En s’approchant, ils aperçurent dans un coin de la toile le bout d’un pied nu qui sortait de ce chaos de couleurs, de tons, de nuances indécises, espèce de brouillard sans forme ; mais un pied délicieux, un pied vivant ! Ils restèrent pétrifiés d’admiration devant ce fragment échappé à une incroyable, à une lente et progressive destruction. Ce pied apparaissait là comme le torse de quelque Vénus en marbre de Paros qui surgirait parmi les décombres d’une ville incendiée.

– Il y a une femme là-dessous, s’écria Porbus en faisant remarquer à Poussin les diverses superpositions de couleurs dont le vieux peintre avait successivement chargé toutes les parties de cette figure en voulant la perfectionner.

(Honoré de Balzac dans Le Chef d’œuvre inconnu)


Balzac s’intéresse aux différents arts dans plusieurs de ses romans. On retrouve la musique dans Gambara ou Massimilia Doni, la Sculpture dans Le Cousin Pons, et la peinture notamment dans Le Chef d’œuvre inconnu.  Cette nouvelle, qui est presque un traité d’art, raconte l’histoire d’un peintre, Frenhofer, qui est persuadé de faire un chef d’œuvre, mais on n’aperçoit sur la toile qu’une petite partie d’un pied magnifique perdu dans une débauche de couleurs. La déception qui se lit sur leurs visages pousse le maître au désespoir. Frenhofer détruit son tableau et se suicide.

Balzac, souvent considéré comme visionnaire, semble déjà évoquer l’abstraction. Il parle aussi de la couleur qui était déjà une préoccupation des artistes de l’époque moderne et qui est toujours une des préoccupations principales des artistes contemporains.