Recherche

BALZAC

(par de petites portes)

Tag

La Peau de chagrin

Balzac et les mansardes

Je demeurais alors dans une petite rue que vous ne connaissez sans doute pas, la rue de Lesdiguières : elle commence à la rue Saint-Antoine, en face d’une fontaine près de la place de la Bastille et débouche dans la rue de La Cerisaie. L’amour de la science m’avait jeté dans une mansarde où je travaillais pendant la nuit, et je passais le jour dans une bibliothèque voisine, celle de MONSIEUR. Je vivais frugalement, j’avais accepté toutes les conditions de la vie monastique, si nécessaire aux travailleurs.

Facino Cane


Dans cet extrait de la nouvelle Facino Cane, Balzac évoque explicitement sa première mansarde, celle qu’il a réellement habité rue Lesdiguières – à Paris, près de la Bastille – alors qu’il avait une vingtaine d’années. C’est dans cette petite pièce qu’il écrit un de ses premiers textes : l’adaptation de Cromwell (qui ne sera pas éditée).

Balzac n’hésite pas  à évoquer cette expérience dans La Peau de chagrin où on retrouve une mansarde aux murs jaunes et sales, qui sentait la misère et appelait son savant. La toiture s’y abaissait régulièrement et les tuiles disjointes laissaient voir le ciel. Il y avait place pour un lit, une table, quelques chaises, et sous l’angle aigu du toit je pouvais loger mon piano. Un piano que Balzac évoque aussi dans sa correpondance avec sa sœur. Pour écrire, Balzac semble préférer les pièces de dimensions modestes. C’est d’ailleurs une petite pièce presque sous les toits, pas plus grande qu’une cellule de moine, qu’il utilise à Saché (je suis heureux d’être là comme un moine dans un monastère, y écrit-il en mars 1833 à Mme Hanska). Son cabinet de travail dans la maison de la rue Reynouard n’est pas non plus une pièce immense. A la fin des années 1840’, alors qu’il vient d’acheter l’hôtel particulier de la rue Fortunée, à Paris, Balzac évoque à plusieurs reprises des mansardes : lorsque que ses comptes ne sont pas bons (sic) et qu’il envisage de revendre l’hôtel  V[otre] estime, v[otre] affection et une mansarde me suffisent. (l. à Mme Hanska août 1847) ; lorsque Mme Hanska se fait un peu désirer et qu’il ne peut vivre dans cette maison sans elle, dirait-on Je suis décidé à quitter la rue Fortunée, à prendre une petite mansarde à côté, j’y viendrai tous les jours soigner l’habitation (l. à Mme Hanska juillet 1847) ; ou encore, pour revenir à l’inspiration, parce que les pièces de cet hôtel particulier semblent trop grandes pour qu’il puisse s’y concentrer Si je vais mieux qu’ici à Saché, je prendrai au retour une mansarde de 200 fr. par an dans le f[au]b[ourg] du Roule à deux pas de la maison, et je verrai si j’y puis travailler. (l. à Mme Hanska juillet 1847).

Publicités

La Peau de chagrin, Victor Hugo, Lamartine et Canalis, Nathan et Bianchon et Scribe

– Lamartine restera-t-il ?

– Ah ! Scribe, monsieur, a bien de l’esprit.

– Et Victor Hugo ?

– C’est un grand homme, n’en parlons plus.

– Vous êtes ivres !

Version 1833 à Furne non corrigé


– Nathan restera-t-il?

– Ah! ses collaborateurs, monsieur, ont bien de l’esprit.

– Et Canalis?

– C’est un grand homme, n’en parlons plus.

– Vous êtes ivres?

Version Furne corrigé

(manuscrit des années 1840’)

Balzac met en place, dans le courant des années 1830 (on dit souvent que c’est à partir du Père Goriot (1835) où Rastignac réapparaît pour la première fois ; il était déjà apparu dans La Peau de chagrin avec un rôle secondaire), le procédé dit des personnages reparaissants. C’est une des grandes caractéristiques de la Comédie Humaine, et cela permet de lier les romans les uns avec les autres jusqu’à n’en faire qu’un grand roman, comme l’a dit Victor Hugo. Cette idée va nécessiter des aménagements rétroactifs forçant Balzac à retourner dans les romans écrits avant d’avoir cette fameuse idée. C’est le cas pour La Peau de chagrin écrite en 1831, avant l’idée et qui est revue, donc. Voilà un petit exemple concernant notamment un changement autour de Victor Hugo et Lamartine qui apparaissent dans une sauterie au début du roman. Dans les premières éditions du moins…

Dans la version 1833 de La Peau de chagrin, on retrouve Victor Hugo et Lamartine nommément cités dans le petit passage évoqué ci-dessus, mais ni Canalis, ni Nathan n’apparaissent dans le roman (le futur Canalis n’y est alors qu’un fabricant de ballades non nommé).

Dans le Furne non corrigé, on se retrouve avec les 4 hommes :

Nathan et Canalis que l’on retrouve plusieurs fois au le début du récit et Victor Hugo et Lamartine seulement dans le petit passage cité ci-dessus.

Dans la version Furne corrigée, Balzac s’affranchit de la réalité, abandonne Hugo et Lamartine pour ne garder que le petit monde de La Comédie humaine, c’est-à-dire ici Nathan et Canalis. Le remplacement du nom ne doit pas faire illusion (voir R. Pierrot), mais le portrait de Canalis dans Modeste Mignon doit au moins un peu à Lamartine.

A noter que le médecin Bianchon n’apparaît pas non plus en 1833, mais intervient nommément dans la version Furne non corrigé des années 1840’.

(1833 🙂

– Savez-vous , lui répondit un médecin complètement ivre , qu’à peine y a t’il une membrane de différence entre un homme de génie et un grand criminel ?…

(qui devient en Furne non corrigé puis corrigé : )

– Savez-vous, lui répondit Bianchon complétement ivre, qu’une dose de phosphore de plus ou de moins fait l’homme de génie ou le scélérat, l’homme d’esprit ou l’idiot, l’homme vertueux ou le criminel ?

A noter (bis) qu’Eugène Scribe (librettiste notamment de Robert le diable de Meyerbeer en 1831) voit aussi son nom enlevé du roman.

Repères :

Ce qu’on appelle Furne non corrigé est la première édition de la Comédie Humaine (c’est-à-dire tous les romans de Balzac classés et regroupés en 17 volumes de luxe) qui paraît tome après tome dans le courant des années 1840’.

Le Furne corrigée est une édition qui paraîtra de façon posthume à Balzac et qui reprend les corrections manuscrites (inachevées) que Balzac avait noté à même ses ouvrages de l’édition Furne.

Balzac et Louis-Philippe

Balzac écrit sa Comédie Humaine (ses romans presque complets, disons) en moins de 20 ans : entre 1829 et 1848). Louis-Philippe est Roi des Français entre 1830 et 1848, ce qui correspond presque absolument aux mêmes dates. On sait que Balzac veut être un historien des mœurs de son temps, il s’inspire donc beaucoup de cette monarchie (de Juillet) dans laquelle il vit. On retrouve, pour ne citer que les plus connus, des références à cela dans La Peau de chagrin (la crise qui a suivi l’arrivée au pouvoir de Louis-Philippe) et dans Le Père Goriot (l’émergence d’une bourgeoisie d’affaire favorisée par ce Roi qu’on dit Roi-bourgeois au dépend de la noblesse). Balzac, qui est un royaliste (un légitimiste même) affirmé n’aime pourtant pas Louis-Philippe qui ne semble pas être assez royaliste à son goût (puisqu’il se compromet avec la bourgeoisie). Au début des années 1830, comme l’art de la caricature se développe considérablement, Louis-Philippe est attaqué et représenté sous forme de poire (ici au centre de la lithographie) en référence à ses joues tombantes. En 1835, Louis Philippe interdit définitivement qu’on le représente ; les caricaturistes, plutôt que de risquer la prison, se tournent donc vers d’autres personnalités comme les écrivains… et donc Balzac.

  

Balzac et La Peau de chagrin

Rien n’était plus horrible que cette mansarde aux murs jaunes et sales, qui sentait la misère et appelait son savant. La toiture s’y abaissait régulièrement et les tuiles disjointes laissaient voir le ciel. Il y avait place pour un lit, une table, quelques chaises, et sous l’angle aigu du toit je pouvais loger mon piano.

La Peau de Chagrin

En 1831, au moment où paraît cette Peau de chagrin, Balzac commence à peine à être connu dans les salons parisiens grâce au scandale de son livre précédent La Physiologie du mariage et à quelques nouvelles. Si le livre a une dimension fantastique -le fantastique est à la mode, La Peau de chagrin y est aussi, c’est le livre que tout le monde doit alors avoir lu- il est néanmoins ancré dans une certaine réalité. On retrouve la société de 1830 et des lendemains de la Révolution de Juillet qui a amené Louis-Philippe au pouvoir, le livre est parsemé d’allusions au triomphe de la bourgeoisie. On retrouve des personnes dans les personnages, Victor Hugo (dans Nathan), Lamartine (dans Canalis). On retrouve aussi des éléments de la vie de Balzac (même s’il ne faut pas y chercher une dimension autobiographique comme dans Le Lys dans la vallée) : par exemple la mansarde de Raphaël de Valentin ressemble étrangement à celle de Balzac rue Lesdiguière, près de la Bastille ; par exemple Raphaël écrit un traité de la volonté comme Balzac à ses débuts (cf aussi Louis Lambert). La Peau de chagrin sera donc le premier grand succès de Balzac (il est tiré à 4000 exemplaires, ce qui est considérable pour l’époque). Et comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, Balzac rédige lui-même le compte rendu de son livre dans le journal La Caricature sous le pseudonyme du Comte Alexandre B.

 

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :