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BALZAC

(par de petites portes)

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Balzac et Sainte-Beuve

Une inimitié à l’origine du Lys dans la vallée

Si Le Lys dans la vallée est considéré par certains comme étant la rançon du Père Goriot -où l’on reprochait à Balzac d’avoir accordé trop de place à l’adultère ; dans une des préfaces du Père Goriot, il annonce qui fera le portrait « d’une femme vertueuse par goût » pour répondre aux demandes de ses lectrices-, la genèse du roman est surtout liée à Volupté écrit par Charles-Augustin Saint-Beuve et publié en 1834.

 Balzac a eu un pire ennemi littéraire : Sainte-Beuve.

Charles-Augustin Sainte-Beuve (1804-1869), critique littéraire sans concession et écrivain de romans et autres genres de textes.

Pour Balzac, les a priori sont plutôt bons,

au début  il fait des éloges,

Sainte-Beuve qui, personnellement m’est inconnu, est le modèle du critique consciencieux”. (l. à F. Buloz, 22 (?) août 1832),

cela ne va pas durer et leur relation va rapidement tourner au vinaigre.

Après la lecture de Volupté (paru donc en 1834) il note à Mme Hanska une impression mitigée :

Il a paru un livre très beau pour certaines âmes souvent mal écrit, faible, lâche, diffus, que tout le monde a proscrit, mais que j’ai lu courageusement et ou il y a de belles choses. C’est Volupté par S[ain]te-Beuve. […]Il y a dans ce livre de belles phrases, de belles pages ; mais rien. C’est le rien que j’aime, le rien qui me permet de m’y mêler.”

Balzac s’y mêle un peu trop, peut-être.

Et de son côté, Sainte-Beuve devient incendiaire dans les critiques des romans de Balzac, qui n’apprécie guère. Jules Sandeau (proche très très proche de l’écrivain tourangeau) aurait raconté à Sainte-Beuve, que Balzac, furieux que ce dernier ait écrit un article peu élogieux sur La Recherche de l’absolu, a jeté la revue en disant :

« Il me le paiera ; je lui passerai ma plume au travers du corps. Je referai Volupté. » (préface au livre de poche par G.Seisinger)

Et c’est ainsi que Balzac se lance dans son remake de Volupté : Le Lys dans la vallée.

L’inimitié entre les deux auteurs va perdurer, s’envenimer de petites phrases.

Sainte-Beuve refuse de manger le sel  avec Balzac chez Marie d’Agoult en 1841 car :

[…] manger le sel avec lui, c’est tout autre chose que de le rencontrer, c’est lui serrer la main, c’est abjurer, avouer les torts, c’est promettre de n’en plus avoir. Grâce, grâce pour cela, je ne suis pas si bon, si chrétien ». (Sainte-Beuve à Marie d’Agoult, 1841)

Balzac de son côté sort de la sphère privée et va jusqu’à évoquer les faiblesses d’écriture de son rival dans sa nouvelle Un Prince de la bohême (1840) :

– Ah ! ça, mon cher Nathan, quel galimatias (ndr : discours inintelligible) me faites-vous là ? demanda la marquise étonnée.

– Madame la marquise, répondit Nathan, vous ignorez la valeur de ces phrases précieuses, je parle en ce moment le Sainte-Beuve, une nouvelle langue française.

Puis toujours le même, enfonçant les mots

trop faux où la pensée [de Sainte-Beuve] est à l’état de germe, et qui le constituent l’inventeur du têtard littéraire: quel autre nom donner à ses embryons d’images flottant sur une mare de mots ? » (Revue parisienne, 1840)

ré-enfonçant sa plume dans l’ennemi :

La muse de M. Sainte-Beuve est de la nature des chauves-souris et non de celle des aigles. […] Sa phrase molle et lâche, impuissante et couarde, côtoie les sujets, se glisse le long des idées, elle en a peur ; elle tourne dans l’ombre comme un chacal”(Revue parisienne, 1840).

la tournant bien profond dans le corps de son ennemi, variant un peu

Cet écrivain à tentatives malheureuses compte peu de lecteurs chez nous. Il continue donc avec intrépidité le système littéraire auquel nous devons déjà des pages où l’ennui se développe par une variété de moyens dont il faut lui savoir gré. C’est un travail gigantesque que celui de varier l’ennui (Balzac, Lettres sur la littérature, le théâtre et les arts. II. Sur M. Sainte-Beuve à propos de Port-Royal », Revue parisienne, 25 août 1840).

Utilisant l’image du peintre

« M. Sainte-Beuve ressemble à un peintre fou qui voudrait nous faire prendre sa palette pour un tableau » (Balzac, Lettres sur la littérature, le théâtre et les arts. II. Sur M. Sainte-Beuve à propos de Port-Royal », Revue parisienne, 25 août 1840).

Quant

(car il y a un ‘quant’)

quant au Charles-Augustin,

Il n’est pas en reste, il charge  Balzac lui aussi :

« Quand je songe à cette quantité de mauvais romans par où il a commencé et par où il a fini, je ne puis m’empêcher de dire : Il a fallu au plus fécond de nos romanciers un fumier plus haut que cette maison pour qu’il y poussât quelques fleurs délicates, maladives et rares ; et maintenant qu’il n’y a plus de fleurs et qu’il n’en poussera plus, le fumier monte, monte toujours”. (Portrait littéraire, 1844)

Mais,

(car il y a ‘mais’)

les critiques de l’un de l’autre ne sont pas aussi tranchées qu’elles peuvent le paraître, Balzac reconnait donc quelques extraits de grâce dans Volupté, Sainte-Beuve admet chez Balzac, que…

Il y a toujours à distinguer, pour ne pas être dupe, entre l’école des vrais grands esprits et l’école des grands farceurs. Le mot est lâché. Balzac me paraît avoir été à cheval entre les deux. La part du charlatan qui s’exalte et qui se prend au sérieux est considérable en lui à côté de la vraie veine du talent.” (Sainte-Beuve dans Port Royal)

Et puis, avec Le Lys, Balzac à peut-être élargit le cercle de lecteurs de Volupté. Et permet à ce roman de connaitre une postérité peut-être immérité.

Contrairement à Balzac qui n’y entra jamais, Sainte-Beuve fut élu à l’Académie française le 14 mars 1844 en remplacement de Casimir Delavigne ; Victor Hugo qui, dit-on, vota onze fois contre lui, le reçut le 27 février 1845, et dans sa réponse, oublia de faire l’éloge du récipiendaire. Hum … hum …. Il faut dire que Sainte-Beuve avait été l’amant de sa femme Adèle … hum … hum …, même si lui (Victor Hugo) à ce moment (1830’) se tournait vers Juliette Drouet … hum … hum …. Il semble que Balzac aie assisté à cette cérémonie d’intronisation (ou d’ironisation).

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Balzac et Proust

Le plus divertissant de tout, ce serait de se mettre à lire Balzac (si votre ami ne l’a pas lu) ou au moins tout un cycle de Balzac, car un roman ne peut se lire isolément, on s’en tire difficilement à moins d’une tétralogie et c’est quelquefois une décalogie. Quelques nouvelles, vraiment divines, peuvent se lire isolément, ce grand peintre de fresques ayant été un incomparable miniaturiste. Si vous voulez des conseils balzaciens, je vous écrirai mais ce serait toute une lettre.

(corr. l. à Mme de Camaran-Chimay, 20/07/1907)

Contrairement à Flaubert, Marcel Proust (1871-1922) ne s’agace pas des comparaisons avec Honoré de Balzac. Il en est même flatté : « Je rougis devant cette comparaison écrasante pour moi » écrit-il en mai 1921. Chez les Proust, « lire Balzac c’est parler la langue de la famille » puisque sa mère, déjà, lui parle des livres de Balzac. Proust est un lecteur averti  de l’œuvre de l’écrivain tourangeau ; on retrouve dans leurs écrits quelques points communs comme les phénomènes du sommeil (cf La Peau de chagrin  (ou Ursule Mirouet) et le tout début de Du Côté de chez Swann) ‘qui exalte le don de convoquer en un instant sur le miroir concentrique de leur esprit l’univers entier, espace et temps.’ (R. Fortassier, L’A. B. 1980). Et des références chez Proust : Le Plaisir des jours imite La Femme abandonnée ; Jean Santeuil évoque Le Curé de village ; dans Jean Santeuil, toujours, Proust fait dire à l’écrivain B. qu’il faut lire tout Balzac , parce que « la beauté n’est pas dans un livre, elle est dans l’ensemble. » ; dans Le Temps retrouvé, Proust évoque Balzac et La Fille aux yeux d’or : Le personnage dit que c’est admirable ; voir l’onomastique aussi ; et le titre La Recherche du temps perdu, que doit-il (paronymie) à La Recherche de l’absolu ?

Proust a bien remarqué que Balzac est un écrivain d’ensembles (ou d’Ensemble) où différents romans se répondent : « Le plus divertissant de tout, ce serait de se mettre à lire Balzac (si votre ami ne l’a pas lu) ou au moins tout un cycle de Balzac, car un roman ne peut se lire isolément, on s’en tire difficilement à moins d’une tétralogie et c’est quelquefois une décalogie. Quelques nouvelles, vraiment divines, peuvent se lire isolément, ce grand peintre de fresques ayant été un incomparable miniaturiste. Si vous voulez des conseils balzaciens, je vous écrirai mais ce serait toute une lettre. » (corr. l. à Mme de Camaran-Chimay, 20/07/1907). Et au sujet de la « querelle » de Flaubert contre Balzac, Proust a aussi son avis : « Dans le style de Flaubert, toutes les parties de la réalité sont converties en une même substance, aux vastes surfaces, d’un miroitement monotone. Aucune impureté n’est restée. Les surfaces sont devenues réfléchissantes. Toutes les choses s’y peignent, mais par reflet, sans en altérer la substance homogène. Tout ce qui était différent a été converti et absorbé. Dans Balzac au contraire coexistent, non digérés, non encore transformés, tous les éléments d’un style à venir qui n’existe pas. » (Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve (1871-1922))

Enfin, lorsque Proust s’exerce au pastiche, Balzac est une de ses premières victimes. Dans Dans un roman de Balzac, Proust pastiche si bien Balzac qu’on a finalement plus l’impression que c’est Balzac qui pastiche Proust.

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Bibliographie

Fortassier R., Proust et Balzac, L’Année Balzacienne 1980
Imbert P., La Comédie humaine en sept pages : Balzac pastiché par Proust, L’Année Balzacienne 1984
Lorant A., Proust et Balzac, L’Année Balzacienne 1999 (I)
Tadié J. Y., Proust, lecteur de Balzac, L’Année Balzacienne 1993
ANNEXES

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Balzac dans Proust

L’œuvre de Proust est parsemée de référence à Balzac. En voici quelques unes :

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A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU – SODOME ET GOMORRHE :

Comme, après avoir regardé la belle reliure de son Balzac, je lui demandais ce qu’il préférait dans la Comédie Humaine, il me répondit, dirigeant sa pensée vers une idée fixe: «Tout l’un ou tout l’autre, les petites miniatures comme le Curé de Tours et la Femme abandonnée, ou les grandes fresques comme la série des Illusions perdues. Comment! vous ne connaissez pas les Illusions perdues? C’est si beau, le moment où Carlos Herrera demande le nom du château devant lequel passe sa calèche: c’est Rastignac, la demeure du jeune homme qu’il a aimé autrefois. Et l’abbé alors de tomber dans une rêverie que Swann appelait, ce qui était bien spirituel, la Tristesse d’Olympio de la pédérastie.

Je sais que Balzac se porte beaucoup cette année, comme l’an passé le pessimisme, interrompit Brichot. Mais, au risque de contrister les âmes en mal de déférence balzacienne, sans prétendre, Dieu me damne, au rôle de gendarme de lettres et dresser procès-verbal pour fautes de grammaire, j’avoue que le copieux improvisateur, dont vous me semblez surfaire singulièrement les élucubrations effarantes, m’a toujours paru un scribe insuffisamment méticuleux.

Mais, tout de même, la Comédie Humaine—bien peu humaine—est par trop le contraire de ces oeuvres où l’art excède le fond, comme dit cette bonne rosse d’Ovide. Et il est permis de préférer un sentier à mi-côte, qui mène à la cure de Meudon ou à l’Ermitage de Ferney, à égale distance de la Vallée-aux-Loups où René remplissait superbement les devoirs d’un pontificat sans mansuétude, et les Jardies où Honoré de Balzac, harcelé par les recors, ne s’arrêtait pas de cacographier pour une Polonaise, en apôtre zélé du charabia.—Chateaubriand est beaucoup plus vivant que vous ne dites, et Balzac est tout de même un grand écrivain, répondit M. de Charlus, encore trop imprégné du goût de Swann pour ne pas être irrité par Brichot, et Balzac a connu jusqu’à ces passions que tout le monde ignore, ou n’étudie que pour les flétrir.

D’ailleurs, malgré ces habitudes mondaines ridicules, M. de Charlus était très intelligent, et il est probable que si quelque mariage ancien avait noué une parenté entre sa famille et celle de Balzac, il eût ressenti (non moins que Balzac d’ailleurs) une satisfaction dont il n’eût pu cependant s’empêcher de se targuer comme d’une marque de condescendance admirable.

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A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU – LE TEMPS RETROUVE :

Les Lettres de Balzac, par exemple, ne sont-elles pas semées de termes vulgaires que Swann eût souffert mille morts d’employer? Et cependant il est probable que Swann, si fin, si purgé de tout ridicule haïssable eût été incapable d’écrire la Cousine Bette et le Curé de Tours.

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A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU – NOMS DE PAYS: LE PAYS – A L OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS

Elle reprochait à Balzac qu’elle s’étonnait de voir admiré par ses neveux, d’avoir prétendu peindre une société «où il n’était pas reçu», et dont il a raconté mille invraisemblances.

Balzac et Flaubert

« Je viens de lire la Correspondance de Balzac. Il en résulte que : c’était un très brave homme. Et qu’on l’aurait aimé. Mais quelle préoccupation de l’Argent ! et quel peu d’amour de l’Art° ! Avez-vous remarqué qu’il n’en parle pas, une fois ? Il cherchait la gloire mais non le Beau°. Et il était catholique, légitimiste, propriétaire, ambitionnait la Députation et l’Académie°. Avant tout ignorant comme une cruche, provincial jusque dans la moelle des os ; le luxe l’épate. – Sa plus grande admiration littéraire est pour Walter Scott° ! – En résumé c’est pour moi un immense bonhomme mais de second ordre. »

(G. Flaubert, l. à Edmond de Goncourt. 31 décembre [1876])

Une idole, un modèle

Flaubert (1821-1880) est plus jeune que Balzac. Il n’a jamais rencontré son aîné, du moins officiellement car il y a tout de même une rencontre furtive en 1839, Flaubert a 17 ans, et Balzac vient à Rouen pour le compte de la Société des gens de lettres (il a donc 40 ans et a déjà écrit la plupart des ses grandes œuvres dont La Peau de chagrin, Eugénie Grandet, Le Père Goriot, Le Lys dans la vallée, Illusions Perdues…). Le jeune Flaubert le croise et suit, de loin. Balzac est alors une personnalité littéraire de tout premier plan qu’il vient de découvrir et dont la lecture lui est décisive. Contes philosophiques, Contes fantastiques, physiologies : grâce à lui il découvre ces nouveaux genres littéraires.
Rouen est un premier point de convergence entre eux. Flaubert, encore inconnu, lit, entre 1843 et 1851, La Muse du département (il appelle son amante, Louise Collet, « La Muse ».). Un poème évoquant la ville normande est glissé par Balzac dans ce roman. Cela ne s’arrête pas là : La Muse du département et Petites misères de la vie conjugale vont influencer, similitudes à l’appuis la gestation de Madame Bovary (1857) : Dinah et Emma partagent ‘l’atmosphère grise de province et l’illusion de « L’Eden »’ parisien ; le sous titre de Madame Bovary : Mœurs de province, n’est pas sans rappeler les Scènes de la vie de province de Balzac (qui rappelons-le se voulait historien des mœurs) ; dans La Muse on retrouve : « … une affiche jaune, arrachée par le portier après avoir étincelé sur le mur, avait indiqué la vente d’un beau mobilier… » et dans Madame Bovary : La servante tendit à sa maîtresse «  un papier jaune qu’elle venait d’arracher à la porte. Emma lut d’un clin d’œil que tout son mobilier était à vendre » : citation ou référence ?. L’ambition commune aux deux écrivains est d’‘étudier la manière dont réagit à la vie de province une femme qui se croit supérieure’ (C. Gothot-Mersh).
Et Emma lit (lecture qui lui est, comme pour Desloriers dans L’Education sentimentale, nocive) du Balzac.

De même pour L’Education sentimentale : Frédéric en pâle reflet de Rastignac et de Rubempré, Frédéric sur le pont au bord du suicide…
Mais Flaubert, pour se détacher de son illustre prédécesseur, prend soin d’y supprimer la plupart des réminiscences Balzaciennes.

L’Education sentimentale est une scène de la vie parisienne, (Balzac ! Balzac !) mais cette fois-ci, conscient de la proximité du thème avec un autre roman de Balzac, Flaubert se lance un avertissement « Prend garde au Lys dans la vallée » (Œuvres complètes).

S’il y a une filiation entre les deux écrivains quant au réalisme des descriptions d’un certain milieu, et s’ils partagent l’utilisation des souvenirs personnels, leurs méthodes et approches de l’écriture sont assez différentes. Flaubert brode, il prend dans le réel des épisodes qu’il relie. Balzac, lui part d’une situation réelle à partir de laquelle il invente tout. Flaubert fait des dossiers documentaires, ce n’est pas le cas de Balzac (ou à peine, cf Les Chouans). Balzac est improvisateur et découvre en écrivant ; Flaubert part d’un plan précis. Par exemples.

Eloges et irritations

Toujours à propos de Madame Bovary, au moment de la publication, Flaubert est agacé par les comparaisons : « Quant au Balzac, j’en ai les oreilles cornées. Je vais tâcher de triple-ficeler quelque chose de rutilant et de gueulard où le rapprochement ne sera plus facile. Sont-ils bêtes avec leurs observations de mœurs ! Je me fous bien de ça ! »
Flaubert se défend de ressembler à Balzac. (Au passage, il n’a pas Balzac complet dans sa bibliothèque.) ‘Il est significatif que, lorsqu’il cherchait un exemple des maîtres qu’on vénérait dans sa jeunesse, le nom de Balzac ait été le premier à se présenter à son esprit. Mais il est significatif aussi qu’à la réflexion il ait décidé de l’effacer. On voit là l’ambivalence qui caractérise l’attitude de Flaubert envers son aîné.’ (Alain Raitt)

Si au début de sa carrière Flaubert se réjouit d’une ressemblance entre un passage de Madame Bovary et un passage du Médecin de campagne, il ajoute « à croire que j’ai copié, si ma page n’était infiniment mieux écrite. »
Tout aussi critique est ce propos sur Balzac : « Je viens de lire la Correspondance de Balzac. Il en résulte que : c’était un très brave homme. Et qu’on l’aurait aimé. Mais quelle préoccupation de l’Argent ! et quel peu d’amour de l’Art° ! Avez-vous remarqué qu’il n’en parle pas, une fois ? Il cherchait la gloire mais non le Beau°. Et il était catholique, légitimiste, propriétaire, ambitionnait la Députation et l’Académie°. Avant tout ignorant comme une cruche, provincial jusque dans la moelle des os ; le luxe l’épate. – Sa plus grande admiration littéraire est pour Walter Scott° ! – En résumé c’est pour moi un immense bonhomme mais de second ordre. » (Flaubert, À Edmond de Goncourt. 31 décembre [1876].)
Mais d’autres aussi sont d’accord sur le fait que Balzac avait des faiblesses de style : « J’ai cru lire un roman de Balzac, mieux écrit, plus passionné, plus propre. » écrit E. About évoquant Madame Bovary (cité dans Madame Bovary, éd. R. Dumesnil, 1945)  Maupassant, ami proche de Flaubert n’est pas plus tendre : « Je sais qu[e Flaubert] juge [Balzac] absolument comme moi et que, tout en admirant son incontestable génie, il le considère non point comme un écrivain imparfait, mais comme pas écrivain du tout. »

Poum ! c’est dit.

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Bibliographie

Bardèche M., Balzac et Flaubert, L’Année Balzacienne 1976
Pommier J., ‘La Muse du département’ et le thème de la femme mal mariée chez Balzac, Mérimée et Flaubert, L’Année Balzacienne 1961
Raitt A., Balzac et Flaubert, une rencontre peu connue, L’Année Balzacienne 1988
Raitt A., Le Balzac de Flaubert, L’Année Balzacienne 1991

Balzac et les manuscrits

Quand je n’écris pas mes manuscrits, je pense à mes plans, et quand je ne pense pas à mes plans et ne fais pas de manuscrits, j’ai des épreuves à corriger. Voici ma vie.

H. de Balzac, Lettre à Mme Hanska,

14 novembre 1842.

En 8 jours, j’avais inventé, composé les Illusions perdues, et j’en avais écrit LE TIERS. Jugez de ce que c’était qu’un pareil travail. Toutes mes facultés étaient tendues, j’écrivais 15 heures par jour, je me levais avec le soleil et, j’allais jusqu’à l’heure du dîner, sans prendre autre chose que du café à l’eau.

H. de Balzac, Lettre à Mme Hanska

Saché, 13 juillet – 22 août 1836.

C’est un tissu de lignes, un tohu-bohu de renvois […]. C’est assez semblable au travail de l’araignée dont le tissu serait infiniment plus serré et dont chaque fil aboutirait mystérieusement à une idée ou complément d’idée »

Edmond Werdet, un de ses éditeurs,

Portrait intime de Balzac, E. Denti, 1859.

Balzac écrit, re-écrit, corrige, re-corrige. Sans fin. Lors de ses sessions d’écriture, il passe 10 à 20 heures à travailler par jour. Effréné ; bourreau de travail ; ouvrier de la littérature, comme il se présente, « et croyez à la vive amitié de votre camarade empêtré fort maladroitement dans son travail de labourage intellectuel. » écrit-il à LOUIS MARTEAU (8 décembre 1831), depuis Saché, lieu de villégiature laborieuse par excellence. .
Balzac a une façon bien à lui de travailler : 1/ Le manuscrit, rédigé à la plume d’oie. Petite écriture fine et serrée, pas franchement facile à lire – quelques ratures, une petite marge sur la gauche pour y parsemer des corrections, encore peu nombreuses en regard de ce qui va venir.

Manuscrits du Père Goriot, sur le site de l’Institut de France

Il envoie ce manuscrit à l’imprimeur qui met un typographe habitué à relire l’écrivain sur le coup.

(il se tire les cheveux, le typographe)

2/ Mise en forme puis mise sur la forme, grandes feuilles avec larges marges : une épreuve à corriger pour l’écrivain. Qui corrige, en effet, largement, dans les marges.

Pas un mot par-ci-par-là ou juste les fautes d’orthographe, non.

Ajouts de passages entiers, des suppressions aussi, parfois. Une véritable reprise du texte, entreprise de réécriture. 3/ Ce « tohu-bohu de renvois » repart chez l’imprimeur. Qui est chargé (typographie à l’ancienne, caractère par caractère) de remettre tout en ordre.

Epreuve corrigée de La Chine et les chinois, sur le Facebook du Musée Balzac

(il se tire les cheveux, une 2è fois)

4/ Il renvoie à Balzac, qui corrige, encore, renvoie à l’imprimeur, qui recompose, encore, renvoie à Balzac … et comme cela, il peut y avoir  jusqu’à une dizaine, voire une quinzaine, d’aller-retours entre Balzac et l’imprimeur, pour certaines parties de romans.

5/ Et le livre publié, que nenni, pas fini, Honoré l’obstiné corrige encore (et toujours) sur ses propres ouvrages, pour améliorer l’édition suivante.

Reproduction de l’édition Furne corrigé (annoté par Balzac)

Balzac, le voyage et les Anglais

Balzac n’est jamais allé en Angleterre. Cela ne l’empêche pas d’avoir quelques a priori sur ces îliens.
Si les Français ont autant de répugnance que les Anglais ont de propension pour les voyages, peut-être les Français et les Anglais ont-ils raison de part et d’autre. On trouve partout quelque chose de meilleur que l’Angleterre, tandis qu’il est excessivement difficile de retrouver loin de la France les charmes de la France. Les autres pays offrent d’admirables paysages, ils présentent souvent un comfort supérieur à celui de la France, qui fait les plus lents progrès en ce genre. Ils déploient quelquefois une magnificence, une grandeur, un luxe étourdissants ; ils ne manquent ni de grâce ni de façons nobles, mais la vie de tête, l’activité d’idées, le talent de conversation et cet atticisme si familiers à Paris ; mais cette soudaine entente de ce qu’on pense et de ce qu’on ne dit pas, ce génie du sous-entendu, la moitié de la langue française, ne se rencontrent nulle part.
Honorine (1844)

Balzac et Rabelais (et Tours)

Balzac aimait bien Rabelais, il le cite, y fait référence, va jusqu’à reprendre le pseudo de l’écrivain de la Renaissance (Alcofribas) pour signer un article de journal. En hommage (?) Balzac écrit dans les années 1830 une série de contes écrits en simili-ancien-français : Les Contes drôlatiques (encore une référence à Rabelais, aux Songes drôlatiques (mais qui ne seraient en fait pas de Rabelais)). C’est grivois, c’est pas facile à lire, et ça se passe pas mal en Touraine.

Tours ha été et sera touiours les pieds dedans la Loire, comme une jolie fille qui se baigne et joue avecque l’eaue, faisant flic flac en fouettant les ondes avecque ses mains blanches; car ceste ville est rieuse, rigolleuse, amoureuse, fresche, fleurie, perfumée mieux que toutes les aultres villes du monde qui ne sont pas tant seullement dignes de lui paigner ses cheveulx, ni de luy nouer sa saincture…

Contes drôlatiques , L’Apostrophe

Balzac et l’Orient

« en France, il est extrêmement rare, pour ne pas dire impossible, de rencontrer les trente fameuses perfections décrites en vers persans sculptés, dit-on, dans le sérail, et qui sont nécessaires à une femme pour être entièrement belle. […] Esther eût remporté le prix au sérail, elle possédait les trente beautés harmonieusement fondues. »
Splendeurs et misères des courtisanes

Dans sa préface aux « Orientales », Victor Hugo note en 1829 : « l’Orient est devenu une préoccupation générale ». De fait, les événements politiques et les transformations économiques entraînent un nouveau regard sur l’Orient dans la première moitié du XIXe siècle.

Balzac connaît peu de choses de l’Orient. Il ne fait ni voyages, ni recherches, ni lectures personnelles. Il s’agit avant tout d’un Orient rêvé, commun à de nombreux artistes et écrivains romantiques, tout droit sorti des « Mille et Une Nuits » et qui recoupe largement l’Asie.

Si on ne trouve pas d’allusions directes à l’Orient dans l’œuvre de Balzac, on peut néanmoins répertorier des fragments qui constituent un orientalisme balzacien dialoguant volontiers avec les peintures de Delacroix. Plusieurs constantes définissent cet Orient mythique : le calme de ses « peuplades » (par opposition au tumulte parisien), le fantasme du harem, la toute-puissance des hommes, la volupté des femmes orientales ou encore le danger des passions.

Balzac et les bons mots

Balzac n’est pas avare de bons mots. Personnage jovial, trop bavard, charmeur sûrement. On l’aime … ou pas. Je vis un petit homme rondelet, aux jolis yeux noirs, au nez retroussé, un peu cassé parlant beaucoup et très fort. Je le pris pour un commis de librairie. Paul Gavarni, dessinateur (1804 – 1866). Blagueur aussi, probablement. Cela se retrouve dans ses Contes drolatiques, dans romans, dans ses notes (même s’il n’en prenait pas beaucoup). Une chose qu’il aimait, c’était détourner les proverbes. Voilà quelques un de ses jeux de phrases :

• qui veut noyer son chien l’accuse de la nage! (Un début dans la vie)

• la pépie vient en mangeant! (La Rabouilleuse)

• Plus on est debout, plus on rit. (Un Début dans la vie) avec une variante à vérifier : Plus on est debout, plus on crie.

• Il ne faut pas couvrir deux lèvres à la fois. (Un Début dans la vie)

• Les mythes modernes sont encore moins compris que les mythes anciens, quoique nous soyons dévorés par les mythes. Les mythes nous pressent de toutes parts, ils servent à tout, ils expliquent tout. (La Vieille Fille)

Et puis d’autres encore qui seraient tirées de son carnet de notes ‘Pensées, sujets, fragmens’ :

• Il faut battre son frère tant qu’’il a chaud

• Qui perd ses dettes s’enrichie.

• Les bons comtes font les bons tamis

• Les voyages déforment la jeunesse

Et puis d’autres encore venues d’on ne sait où :

• Il faut avoir plusieurs cornes à son arbre.

• On est jamais trahi que par les chiens.

Et même la polémique, (parcourir ‘Pensées, sujets, fragmens’ pour vérifier) :

• Une femme montre plus promptement son cul que son coeur.

Balzac et le voyage

J’ai tout vu en amateur et en poète

H. de Balzac, Voyage de Paris à Java

Disons le voyage. Être en mouvement vers ailleurs, ou, être ailleurs.
Balzac voyage, pour retrouver Mme Hanska, l’amour de sa vie ; pour affaires ; pas pour se documenter particulièrement pour ses romans, même s’il place dans certains romans des voyages qu’il vient de faire : Guérande dans Béatrix, Le Croisic dans Un drame au bord de la mer, la Grande Chartreuse dans Le Médecin de campagne… Peut-être, un des rares, pour Le Dernier chouan ou la Bretagne en 1800, il se déplace à Fougère, chez l’ami Pommereul, pour se documenter. Peut-être qu’aussi pour Le Député d’Arcis, il y va à Arcis. Pour  les affaires donc, pour celles des autres (l’Italie pour le compte de la Comtesse (et amante) Guidoboni-Visconti), pour les siennes, vers la Sardaigne et une mine d’argent qu’il voudrait exploiter (mais finalement non) en passant par la Corse de l’admiré Napoléon.
Ce qui fait voyager Balzac, ce sont les femmes, le plus souvent. Les amies telle Zulma Carraud qu’il retrouve à Angoulême ou Issoudun, les autres amantes ou les prétendues (respectivement Mme de Berny en Touraine puis en bateau sur la Loire jusque Nantes, Mme de Castrie en Suisse) et surtout Mme Hanska pour laquelle il traverse plusieurs fois l’Europe, vers le Nord et Saint-Pétersbourg (en bateau notamment à travers les mers septentrionales du continent, vers Berlin ou Vienne, vers la Suisse (plusieurs fois les amants se retrouvent à la barbe de M. le comte cocu Hanski), vers l’est et wierzchownia (une dizaine de jour de voyage alternant trains et chevaux).
Si Balzac voyage, il n’écrit ni ne décrit ses voyages (mais il réutilise ce qu’on appellera des micros-voyages comme celui qu’il fait faire à Felix dans Le Lys dans la vallée). De Venise 3 lignes pour dire que c’est beau, en gros, par exemple. Juste un voyage vers l’aimée, la Lettre sur Kiew restée inédite à l’époque. Et une affabulation, le Voyage de Paris à Java (où il n’est bien entendu jamais allé).

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