Ce texte a fait partie de l’exposition « Le paysage, mots pour mots » organisée avec la bibliothèque municipale de Grenoble au Musée de Grenoble du 16 septembre au 16 octobre 2016, dans le cadre de « Paysage -> Paysages », ensemble de manifestation autour du paysage organisées par le Laboratoire, et portées par le département de l’Isère.

 Figurez-vous trois moulins posés parmi des îles gracieusement découpées, couronnées de quelques bouquets d’arbres au milieu d’une prairie d’eau ; quel autre nom donner à ces végétations aquatiques, si vivaces, si bien colorées, qui tapissent la rivière, surgissent au-dessus, ondulent avec elle, se laissent aller à ses caprices et se plient aux tempêtes de la rivière fouettée par la roue des moulins ! Ҫà et là, s’élèvent des masses de gravier sur lesquelles l’eau se brise en y formant des franges où reluit le soleil. Les amaryllis, le nénuphar, le lys d’eau, les joncs, les flox décorent les rives de leurs magnifiques tapisseries. Un pont tremblant composé de poutrelles pourries, dont les piles sont couvertes de fleurs, dont les garde-fous plantés d’herbes vivaces et de mousses veloutées se penchent sur la rivière et ne tombent point ; des barques usées, des filets de pécheurs, le chant monotone d’un berger, les canards qui voguaient entre les îles ou s’épluchaient sur le jard, nom du gros sable que charrie la Loire : des garçons meuniers, le bonnet sur l’oreille, occupés à charger leurs mulets ; chacun de ces détails rendait cette scène d’une naïveté surprenante. Imaginez au-delà du pont deux ou trois fermes, un colombier, des tourterelles, une trentaine de masures séparées par des jardins, par des haies de chèvrefeuilles, de jasmins et de clématites ; puis du fumier fleuri devant toutes les portes, des poules et des coqs par les chemins. Voilà le village du Pont-de-Ruan, joli village surmonté d’une vieille église pleine de caractère, une église du temps des croisades, et comme les peintres en cherchent pour leurs tableaux. Encadrez le tout de noyers antiques, de jeunes peupliers aux feuilles d’or pâle, mettez de gracieuses fabriques au milieu des longues prairies où l’œil se perd sous un ciel chaud et vaporeux, vous aurez une idée d’un des mille points de vue de ce beau pays.

Je suivis le chemin de Saché sur la gauche de la rivière, en observant les détails des collines qui meublent la rive opposée. Puis enfin j’atteignis un parc orné d’arbres centenaires qui m’indiqua le château de Frapesle. J’arrivai précisément à l’heure où la cloche annonçait le déjeuner. Après le repas, mon hôte, ne soupçonnant pas que j’étais venu de Tours à pied, me fit parcourir les alentours de sa terre où de toutes parts je vis la vallée sous toutes ses formes : ici par une échappée là tout entière ; souvent mes yeux furent attirés à l’horizon par la belle lame d’or de la Loire où parmi les roulées les voiles dessinaient de fantasques figures qui fuyaient emportées par le vent. En gravissant une crête j’admirai pour la première fois le château d’Azay diamant taillé à facettes serti par l’Indre monté sur des pilotis masqués de fleurs. Puis je vis dans un fond les masses romantiques du château de Saché mélancolique séjour plein d’harmonies, trop graves pour les gens superficiels, chères aux poètes dont l’âme est endolorie. Aussi, plus tard, en aimai-je le silence, les grands arbres chenus, et ce je ne sais quoi mystérieux épandu dans son vallon solitaire ! Mais chaque fois que je retrouvais au penchant de la côte voisine le mignon castel aperçu, choisi par mon premier regard, je m’y arrêtais complaisamment.

Balzac, Le lys dans la vallée

Le paysage que Balzac nous livre ici, c’est celui des environs de Saché, en Touraine. Mais s’agit-il vraiment d’un paysage, ou de la représentation idéalisée d’un paysage ? En cet été 1835, au moment où il rédige ces lignes qui, au début du Lys dans la vallée, décrivent un monde datant d’une trentaine d’années plus tôt ‒ du temps donc de sa petite enfance ‒, Balzac se trouve précisément à Saché, dans le château de son ami Jean de Margonne, où il se rend fréquemment depuis cinq ans. C’est là qu’il écrit une partie du Lys, mais aussi de deux autres de ses chefs d’œuvre : Le père Goriot et Illusions perdues. La Touraine, il la connaît sans la connaître vraiment. Né à Tours, délaissé par sa mère, mis en nourrice, pensionnaire chez les oratoriens de Vendôme dès l’âge de six ans sans jamais avoir pu, par la suite, rentrer chez lui, il ne l’a pas beaucoup vue. A la chute de l’Empire il a quinze ans, sa famille part vivre à Paris et l’emmène. Alors, est-ce la description d’un souvenir embelli ‒ celui d’une Touraine bucolique et champêtre baignée de la lumière d’une enfance idéalisée qu’il n’a jamais vraiment vécue ‒, ou bien celle d’un paysage qu’il aurait, à cet instant précis, sous les yeux ? Ou encore celle, pourquoi pas, de quelque peinture idyllique, une de ces miniatures champêtres de la fin du XVIIIe par exemple, qu’il aurait disposée devant lui en ce jour de l’été 1835, alors qu’il n’en est encore qu’au début de ce Lys dans la vallée ? D’ailleurs n’écrit-il pas, quelques lignes plus haut : « Ne me demandez plus pourquoi j’aime la Touraine ! je ne l’aime ni comme on aime son berceau, ni comme on aime une oasis dans le désert ; je l’aime comme un artiste aime l’art. » Sans doute est-ce un peu de tout cela, et sommes-nous ici à la fois dans la description et dans le souvenir, dans la nature et dans l’art, dans la fiction et dans la réalité ‒ ainsi que nous le serons dans tous les recoins, tous les couloirs, toutes les antichambres de la Comédie Humaine.

                Elles ne sont pas si nombreuses, les très longues descriptions de paysages chez Balzac. Il décrit plus volontiers les extérieurs urbains, et surtout les intérieurs, dont on sait qu’ils entretiennent une étroite correspondance avec les personnages balzaciens, leur physionomie, leur caractère (ce qui se trouve illustré notamment par cette phrase d’Une double famille au sujet de Mme Crochard : « À la voir au repos, sur sa chaise, on eût dit qu’elle tenait à cette maison comme un colimaçon tient à sa coquille brune. ») Il y avait eu plusieurs pages sur la Touraine, déjà, qui occupaient tout le premier quart de La Grenadière, et d’autres sur l’Auvergne et la région du Mont-Dore à la fin de La peau de chagrin. Plus tard ce sera la presqu’île du Croisic dans Béatrix. À l’été 1835, ce sont ces pages-là, les environs de la région de Saché dans Le lys.

Je vois dans cet extrait une lumière et un mode de vie qui ne sont plus d’aujourd’hui, et c’est cela sans doute qui depuis toujours me le rend si émouvant. « Depuis toujours », c’est une façon de parler : depuis mes treize-quatorze ans, tout au plus. On m’avait conseillé, au lycée, de lire pendant l’été Le lys dans la vallée. J’avais essayé. J’avais calé. Ces geignardises romantico-éplorées me fatiguaient, Félix de Vandenesse me paraissait un peu niais, et Mme de Mortsauf beaucoup trop oie blanche. Qu’on me pardonne : j’étais jeune, et je ne savais pas. J’avais cependant franchi une petite centaine de pages, et cela avait été suffisant pour déposer durablement en moi la lumière de ces paysages de Touraine ‒ cette douce et lointaine lumière des environs de Saché que, n’ayant jamais mis les pieds hors du quart sud-est de la France, je ne connaissais pas, mais dans quoi je me reconnaissais pleinement, et où quelque chose me disait que j’aurais aimé y passer le restant de mes jours. Ce que, confusément, je croyais percevoir à cette lecture, c’était que la France, justement, la France tout entière se trouvait, comme en chimie les précipités, concentrée là dans ces quelques pages, avec son histoire et sa géographie, ses récits fondateurs, et son imaginaire collectif.  Je ne m’explique pas vraiment d’où me venait cette certitude, mais oui, la France, ou du moins ce que je mettais derrière ce mot et ces sonorités, était bel et bien , dans ces pages lues un peu à contrecœur, mais qui avaient pénétré si profond en moi, un jour vers le milieu des années 70 du siècle dernier ‒ là, serrée tout entière entre une église du temps des croisades, un peuplier aux feuilles d’or pâle, une longue prairie en pente douce et quelques masures séparées par des haies de chèvrefeuille. Peut-être était-ce une affaire de lumière. Car il y a dans ces lignes la trace de ce qu’on pourrait appeler une lumière-fossile : c’est celle que l’on trouve chez Rousseau et chez Chateaubriand, ou encore chez George Eliot, chez Thomas Hardy, et ailleurs aussi, chez quelques Allemands, Hoffmansthal, Kleist, von Kostenitz ou Stifter, chez Proust évidemment, au tout début de La recherche, peut-être même chez Alain-Fournier – mais pas au-delà : la Première guerre mondiale l’a éteinte à jamais. C’est la lumière d’une civilisation disparue, cette civilisation plurimillénaire, paysanne et champêtre, que nous ne finissons pas de porter en nous. Mais il n’y a pas que cela, sans quoi n’importe quel récit de ces années-là, n’importe quelle description d’un paysage aussi bucolique et ancien aurait tout aussi bien pu m’émouvoir de la sorte. Non, je me dis aujourd’hui que ce dut être aussi, évidemment, une affaire de style, et de mots ‒ car après tout, c’est bien de littérature qu’il s’agit. J’ai entendu dire un jour, je ne sais plus par qui, je crois que Sainte-Beuve l’a écrit aussi (mais ils se détestaient), que Balzac écrivait mal, ou trop vite. Qu’il écrivît rapidement, c’est entendu – mais Stendhal aussi, qui dicta la Chartreuse en moins de deux mois. Qu’il se laissât parfois déborder par le torrent impétueux de sa prose, c’est certain également ‒ mais le résultat, plus qu’il ne lasse, réjouit plutôt. Pour le reste, peut-être ceux qui disaient ça avaient-ils en tête le déroulé feuilletonesque de l’Histoire des treize, ou quelques pages un peu bavardes d’Illusions perdues ou de Splendeur et misère des courtisanes, allez savoir‒ parmi les plus beaux pourtant tous ceux-là, les plus puissants, dont il ne me viendrait jamais à l’idée de dire qu’ils sont « mal écrits ». Je ne sais, et après tout peu importe. Dans Le Lys dans la vallée en tout cas, nous baignons dans une lumière sans doute davantage tournée vers l’idéal bucolique de la fin du siècle précédent ‒ une lumière que faute de mieux je qualifierais d’ « Ancien régime » ‒, et pour cela Balzac adopte un style parfait, qui semble correspondre exactement à la définition qu’en donnait Caillois : « le style : le rythme, plus une idée de la grâce » ‒ un style qui baigne dans le flot des souvenirs disparus de cette « douceur de vivre » dont Talleyrand disait que ceux qui n’avaient pas connu l’Ancien régime ne pouvaient savoir ce que cela signifiait. Oui, c’est ce rythme-là et cette grâce-là qui furent sans doute pour moi à l’origine de l’émotion trouble et durable que provoqua, un peu avant mes quatorze ans, la lecture de quelques dizaines de pages d’un livre que je n’avais pas terminé : comme la découverte d’une certaine idée de la littérature, dont je réalisai qu’elle pouvait à l’occasion, par le pouvoir des mots et des phrases subtilement agencées, témoigner d’une lumière-fossile prodigieusement émouvante ‒ et même, à l’occasion, pourquoi pas, provoquer une sorte d’anamnèse.

Christian Garcin

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