Si Flaubert Balzac, filiation ou rapprochements assez faciles à envisager

-Flaubert a subit l’influence littéraire de Balzac

(nb ils ne sont pas contemporains),

Cela se retrouve assez facilement dans ses romans et lettres-

on ne pense pas spontanément à Balzac en lisant Maupassant.

Et pourtant !

En plongeant dans les articles critiques de ce dernier,

ou dans ses lettres,

même parfois dans ses textes littéraires,

on note rapidement que Balzac y est très présent.

Maupassant avait, visiblement, une bonne vue d’ensemble de Balzac-sa-vie-son-œuvre.

Le journaliste, tenant le bras de Patissot, philosophait, d’une voix lente : « Tout général a son Waterloo, disait-il ; tout Balzac a ses Jardies et tout artiste habitant la campagne a son cœur de propriétaire. » Les Dimanches D’un Bourgeois de Paris

on note rapidement que Balzac y est très présent.

On appelait les auteurs de ces livres des idéalistes, simplement parce qu’ils se tenaient toujours à des distances incommensurables des choses possibles, réelles, matérielles. – Quant à des idées, ils en avaient peut-être encore moins que leurs lecteurs. Balzac est venu, et c’est à peine si on y a fait attention dans le commencement. – C’était pourtant un innovateur étrangement puissant et fertile et un des maîtres de l’avenir, écrivain imparfait, sans doute, gêné par la phrase mais inventeur de personnages immortels qu’il faisait mouvoir comme dans un grossissement d’optique, les rendant par cela même plus frappants et en quelque sorte plus vrais que la réalité ! (Gustave Flaubert. Texte publié dans La République des Lettres du 22 octobre 1876).

Plutôt élogieux d’abord, Maupassant métronome à l’ancienne, oscille rapidement

influence de l’ami de famille et d’une certaine façon mentor : Flaubert

Dans le même texte, après le bien vient, comparant à Flaubert, sinon le moins bien, la modération.

(Vous avez suivi les virgules ?)

Ça s’en va

Il [Flaubert] devine juste comme Balzac, il voit juste comme Stendhal et comme bien d’autres ; mais il rend plus juste qu’eux, mieux et plus simplement ; malgré les prétentions de Stendhal à une simplicité qui n’est en somme que de la sécheresse, et malgré les efforts de Balzac pour bien écrire, efforts qui aboutissent trop souvent à ce débordement d’images fausses, de périphrases inutiles, de relatifs, de « qui », de « que », à cet empêtrement d’un homme qui, ayant cent fois plus de matériaux qu’il n’en faut pour construire une maison, emploie tout parce qu’il ne sait pas choisir, et crée néanmoins une œuvre immense, mais moins belle et moins durable que s’il avait été plus architecte et moins maçon ; plus artiste et moins personnel. (Gustave Flaubert. Texte publié dans La République des Lettres du 22 octobre 1876).

 Et ça revient

sur l’homme

    Ce qui apparaît d’abord, c’est une bonté immense, un cœur grand, loyal, sans détour, et tendre comme une âme de jeune fille ; un esprit naïf et simple.

    Avide d’affection, il en demande à tous ceux qui l’entourent et il les aime tellement qu’il nous les fait aimer aussi.

 sur l’œuvre

Balzac, que nous citons tous, quelles que soient nos tendances, parce que son génie était aussi varié qu’étendu, – Balzac considérait l’humanité par ensembles, les faits par masses, il cataloguait par grandes séries d’êtres et de passions. Si nous semblons aujourd’hui abuser du microscope, et toujours étudier le même insecte humain, tant pis pour nous. C’est que nous sommes impuissants à nous montrer plus vastes. (Les bas-fonds. Texte publié dans Le Gaulois du 28 juillet 1882).

 Ça se cache derrière Flaubert

Mon cher ami, je vous préviens que je n’ai reçu aucun N° de la République des Lettres1. J’en ai acheté un que j’envoie à Flaubert ; mais comme je ne veux pas recevoir la mercuriale qu’il m’adresserait infailliblement, j’ai soin de lui dire que vous avez fait à la dernière heure quelques changements qui modifient un peu ma pensée sur Balzac. Car je sais qu’il le juge absolument comme moi ; et que, tout en admirant son incontestable génie, il le considère non point comme écrivain imparfait, mais comme pas écrivain du tout. (Lettre à Catulle Mendès [fin octobre 1876]).

Bref le Maupassant, ça s’intéresse, ça n’est pas indifférent, ça taille sec, ça éloge gras.

Avant Maupassant – dans Maupassant – in poi

Balzac éternellement est un débat.

Balzac éternellement ne laisse pas indifférent.


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Quelques évocations de Balzac par Maupassant (voir Maupassant par les textes)

 

 

 

Une phrase qu’il écrivit à un ami sur Balzac est intéressante à ce point de vue :
    « Ce grand homme n’était ni un poète ni un écrivain, ce qui ne l’empêchait pas d’être un très grand homme. Je l’admire maintenant beaucoup moins qu’autrefois, étant de plus en plus affamé de la perfection. Mais c’est peut-être moi qui ai tort. »

Gustave Flaubert d’après ses lettres. Texte publié dans Le Gaulois du 6 septembre 1880.

 

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Or, j’ai dit, en parlant des romans de Dumas père (et de là vient la querelle de Nestor) qu’un invincible ennui me gagne à la lecture de cette accumulation d’incroyables inventions ; et, sentant bien dans quelle colère j’allais jeter les admirateurs des Trois Mousquetaires, j’eus soin de me mettre à l’abri derrière cette phrase de Balzac : « On est vraiment fâché d’avoir lu cela. Rien n’en reste que le dégoût pour soi-même d’avoir ainsi gaspillé son temps. »

Question littéraire. Texte publié dans Le Gaulois du 18 mars 1882.

 

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 Balzac, que nous citons tous, quelles que soient nos tendances, parce que son génie était aussi varié qu’étendu, – Balzac considérait l’humanité par ensembles, les faits par masses, il cataloguait par grandes séries d’êtres et de passions. Si nous semblons aujourd’hui abuser du microscope, et toujours étudier le même insecte humain, tant pis pour nous. C’est que nous sommes impuissants à nous montrer plus vastes.

Les bas-fonds. Texte publié dans Le Gaulois du 28 juillet 1882.

 

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Quand le plus grand romancier qui ait jamais vécu, Balzac, l’immortel Balzac, cet oseur, cet unique génie, désira se coiffer du dôme où sommeillent les Quarante, la vieille se mit à rire comme une petite folle. Balzac, de l’Académie ! ah ! ah ! ah ! que c’était drôle, vraiment !

    Aucun des grands artistes audacieux ou rénovateurs n’en fut.

Sursum corda. Texte publié dans Le Gaulois du 3 décembre 1883.

 

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   Le grand Balzac, méconnu, avait jeté son génie en des livres puissants, touffus, débordant de vie, d’observations ou plutôt de révélations sur l’humanité. Il devinait, inventait, créait un monde entier né dans son esprit.

    Peu artiste, au sens délicat du mot, il écrivait une langue forte, imagée, un peu confuse et pénible.
Emporté par son inspiration, il semble avoir ignoré l’art si difficile de donner aux idées de la valeur par les mots, par la sonorité et la contexture de la phrase.

    Il a, dans son œuvre, des lourdeurs de colosse ; et il est peu de pages de ce très grand homme qui puissent être citées comme des chefs-d’œuvre de la langue, ainsi qu’on cite du Rabelais, du La Bruyère, du Bossuet, du Montesquieu, du Chateaubriand, du Michelet, du Gautier, etc.

Gustave Flaubert. Étude préfaçant le livre Lettres à George Sand, par Gustave Flaubert, Paris, G. Charpentier et Cie, 1884.

 

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 Le premier de ces hommes, grandi pendant les secousses de l’Épopée impériale, se nomma Stendhal, et le second, le géant des lettres modernes, aussi énorme que Rabelais, ce père de la littérature française, fut Honoré de Balzac.

[…]

 Le grand Balzac lui-même ne devint un écrivain qu’aux heures où il semble écrire avec une furie de cheval emporté. Il trouve alors, sans les chercher, comme il le fait inutilement et péniblement presque toujours, cette souplesse, cette justesse, qui centuplent la joie de lire.

    Mais devant Balzac on ose à peine critiquer. Un croyant oserait-il reprocher à son dieu toutes les imperfections de l’univers ? Balzac a l’énergie fécondante, débordante, immodérée, stupéfiante d’un dieu, mais avec les hâtes, les violences, les imprudences, les conceptions incomplètes, les disproportions d’un créateur qui n’a pas le temps de s’arrêter pour chercher la perfection.

    On ne peut dire de lui qu’il fut un observateur, ni qu’il évoqua exactement le spectacle de la vie, comme le firent après lui certains romanciers, mais il fut doué d’une si géniale intuition et il créa une humanité tout entière si vraisemblable, que tout k monde y crut et qu’elle devint vraie. Son admirable fiction modifia le monde, envahit la société, s’imposa et passa du rêve dans la réalité. Alors, les personnages de Balzac, qui n’existaient pas avant lui, parurent sortir de ses livres pour entrer dans la vie, tant il avait donné complète l’illusion des êtres, des passions et des événements.

    Cependant, il ne codifia point sa manière de créer comme il est d’usage de k faire aujourd’hui. Il produisit simplement avec une surprenante abondance et une infinie variété.
Derrière lui, une école se forma bientôt, qui, s’autorisant de ce que Balzac écrivait mal, n’écrivit plus du tout, et érigea en règle la copie précise de la vie. M. Champfleury fut un des plus remarquables chefs de ces réalistes, dont un des meilleurs, Duranty, a laissé un fort curieux roman : Le Malheur d’Henriette Gérard.

    Jusque-là, tous les écrivains qui avaient eu le souci de donner en leurs livres la sensation de la vérité semblent s’être peu préoccupés de ce qu’on appelait l’art d’écrire. On eût dit que, pour eux, le style était une sorte de convention dans l’exécution, inséparable de la convention dans la conception, et que la langue châtiée et artiste apportait un air emprunté, un air irréel aux personnages du roman qu’on voulait créer tout à fait pareils à ceux des rues.

L’évolution du roman au XIXe siècle. Texte publié dans la Revue de l’Exposition universelle de 1889 en octobre 1889.

 

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LETTRE A CATULLE MENDÈS

 MINISTÈRE DE LA MARINE
ET DES COLONIES

Ce lundi matin [fin octobre 1876]

 Mon cher ami, je vous préviens que je n’ai reçu aucun N° de la République des Lettres1. J’en ai acheté un que j’envoie à Flaubert ; mais comme je ne veux pas recevoir la mercuriale qu’il m’adresserait infailliblement, j’ai soin de lui dire que vous avez fait à la dernière heure quelques changements qui modifient un peu ma pensée sur Balzac. Car je sais qu’il le juge absolument comme moi ; et que, tout en admirant son incontestable génie, il le considère non point comme écrivain imparfait, mais comme pas écrivain du tout. En outre, de cette façon, ce que je dis ensuite de Flaubert ne répond plus parfaitement à ce qui précède.
Mais ce qu’il me reprocherait certes le plus, c’est la répétition du mot immense à 2 lignes d’intervalle, l’emploi du mot fille pour dire catin et surtout le dernier hiatus (son ami Ivan) à cause duquel j’avais supprimé le prénom de Tourgueneff. Car Flaubert est impitoyable pour ces sortes de choses – et je serai déjà assez grondé par lui pour quelques répétitions, et un abus de phrases incidentes que le peu de temps ne m’a pas permis d’éviter.
Vous seriez bien gentil de mettre de côté la pièce de vers que je vous ai envoyée en dernier lieu, pour me la remettre quand j’irai vous voir, car je n’en ai point le double, et je veux garder tous mes vers, cela peut être utile un jour ou l’autre. J’en pensé que puisqu’elle ne vous plaisait pas beaucoup, vous préfériez ne point la faire paraître. Cela vaut mieux, n’est-ce pas ? Voilà pourquoi je vous prie de ne point la laisser s’égarer, car vous auriez pu croire que j’en avais le double.
Je vous serre la main bien affectueusement.
Tout à vous,

 GUY DE MAUPASSANT

 

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BALZAC D’APRÈS SES LETTRES

Guy de Maupassant : Balzac d’après ses lettres. Texte publié dans La Nation du 22 novembre 1876.
Numérisation et mise en forme HTML (30 avril 2000) : Thierry Selva

 

Avez-vous quelquefois rêvé que vous parcouriez un pays merveilleux et nouveau ; que vous traversiez des villes mortes pleines de surprises, des campagnes pleines de verdure, des cités pleines de peuples inconnus ; que des spectacles se déroulaient, et que du haut de montagnes vous aperceviez des lointains que personne n’avait jamais vus ?

    Telle est l’impression que l’on ressent en ouvrant la correspondance de Balzac, car il n’est point de pays plus magnifique que le cerveau d’un grand écrivain. On se promène à travers la multitude et la variété de ses imaginations, et, comme des paysages inattendus, apparaissent à tout moment les horizons de sa pensée, les surprises et les perspectives de son génie.

    Nous avons rencontré dans ce livre tant de choses diverses et curieuses que nous ne pourrions les raconter toutes. Nous ne ferons que les parcourir rapidement, en nous arrêtant de place en place.

    Ce qui apparaît d’abord, c’est une bonté immense, un cœur grand, loyal, sans détour, et tendre comme une âme de jeune fille ; un esprit naïf et simple.

    Avide d’affection, il en demande à tous ceux qui l’entourent et il les aime tellement qu’il nous les fait aimer aussi. C’est d’abord sa sœur, Mme Laure Fréville qu’il nous montre si charmante ; puis sa mère, excellente femme, mais qui ne le comprit jamais bien, et le fit souvent souffrir par de mesquines exigences, comme son insistance à recevoir des lettres longues et fréquentes alors que pour sortir des embarras terribles où il était tombé, il travaillait vingt-quatre heures de suite et n’en donnait que cinq. C’est à propos d’elle qu’il écrivait un jour à sa sœur : « Personne ne voudra donc jamais vivre à cette bonne flanquette », et plus tard, « mais dis-lui bien qu’il faut se prêter au bonheur et ne jamais l’effaroucher ». Il ne savait comment leur exprimer les tendresses qui l’étouffaient, et on pourrait faire un recueil des fins de lettres amoureuses qu’il inventa pour elles. Il y trouvait des choses douces et remuantes, et il y avait des emportements de caresses : « Je me jette sur ton cœur… Je baise tes yeux chéris. » Il a traversé des misères atroces et accompli des travaux tels qu’on ne comprend pas comment il les a pu supporter. Il avait toujours besoin d’argent, mais encore plus besoin de temps : « Les jours me fondent dans les mains comme de la glace au soleil », disait-il.

    Jamais il ne rêve, il pense. Alors qu’il était jeune, il dit une fois : « Je suis tantôt gai, tantôt rêvassant, il faudra que je me défasse de ma compagnie. » Et il s’en est défait pour toujours. Durant le reste de sa vie, en effet, il a parcouru l’Europe presque tout entière, et il n’y a guère vu ou médité autre chose que les conceptions qu’il portait dans sa tête. Il ne s’attendrit jamais devant une ruine chargée de souvenirs ; devant un coin de bois, un rayon de soleil, une goutte d’eau, comme le fait si bien Mme Sand : il ne s’oublie point en ces superbes tableaux, en ces charmantes descriptions de nature dont est prodigue Théophile Gautier. Plus tard pourtant, il écrivit : « Depuis que je mélancolise, j’ai remarqué que l’âme s’ennuie des figures et qu’un paysage lui laisse bien plus de champ. »

    Chez lui tout est cerveau et cœur. Tout passe en dedans ; les choses du dehors l’intéressent peu, et il n’a que des tendances vagues vers la beauté plastique, la forme pure, la signification des choses, cette vie dont les poètes animent la matière ; car il est fort peu poète, quoi qu’il en dise.

    Il avoue qu’en visitant la galerie de Dresde, il est resté froid devant les Rubens et les Raphaël, parce qu’il n’avait point dans sa main celle de sa chère comtesse Hanska, qui plus tard devint sa femme.

    C’est avant tout un remueur d’idées : un spiritualiste ; il le dit, l’affirme et le répète. C’est un inventeur prodigieux bien plus qu’un observateur ; seulement il devinait toujours juste. Il concevait d’abord ses personnages tout d’une pièce ; puis, des caractères qu’il leur avait donnés il déduisait infailliblement tous les actes qu’ils devaient faire en toutes les occasions de leur vie. Il ne visait qu’à l’âme. L’objet et le fait n’étaient pour lui que des accessoires.

    Écoutons-le parler du rôle de l’écrivain : – « Il faut toujours revenir au beau… A quoi donc servirait l’intelligence, si ce n’est à placer quelque chose de beau sur une roche élevée où rien de matériel et de terrestre ne puisse atteindre. »

    Il admire Racine, Voltaire et ses tragédies, Corneille qu’il appelle notre général, Gœthe, et surtout Walter Scott près duquel il trouve que Byron n’est rien ou presque rien. Il met Auguste Barbier et Lamartine au-dessus de Victor Hugo auquel il ne reconnaît que des moments lucides !!!!! Ainsi il est peu sensible à la poésie même, et ne cherche que les idées qui répondent aux siennes, puisqu’il place Racine au même rang que le grand Corneille, qu’il apprécie les tragédies de Voltaire à l’égal des splendeurs de Gœthe, et les poétiques mais ennuyeuses lamentations de Lamartine plus que les poèmes immenses de Victor Hugo.

    Ses premières lettres sont pleines d’esprit. Ceci n’en est-il pas ? « Nous avons, dit-il, un colonel, qui passe pour une bouteille pleine d’essence de chenapan. » Autre part, comme sa sœur habitait Bayeux et que sa mère le chargeait de s’informer près d’elle quelles toilettes il fallait emporter pour passer quelque temps dans cette ville, il écrivit : « Qu’est-ce que Bayeux ? Faut-il y porter des nègres, des équipages, des diamants, des dentelles, des cachemires, de la cavalerie ou de l’infanterie, c’est-à-dire des robes décolletées ou colletées… Sur quelle clé chante-t-on ? Sur quel pied danse-t-on ? Sur quel bord marche-t-on ? Sur quel ton parle-t-on ? Quelles personnes voit-on ? Tontaine, ton, ton. » Il a ainsi beaucoup de lettres fort amusantes.

    Mais l’esprit disparaît bientôt, car la misère et le malheur l’écrasent. « Je n’ai même pas eu de revers, dit-il, j’ai toujours été courbé sous un poids terrible. » On ne trouve plus dans ses lettres que de la grandeur et de la tendresse.

    Il traversa des jours de désespoir, mais son courage surhumain ne l’abandonna jamais tout à fait. Il disait dès sa jeunesse : « Non, maman, je ne fuirai pas ma bonne vache enragée. J’aime ma vache. »
Hélas, sa vache le lui rendit bien.

    Il eut cependant, au milieu de ses adversités, toutes les plus douces consolations que pouvait désirer son âme. Elles lui vinrent des femmes, ses fidèles amies. Il était avide de leur tendresse ; il la chercha toute sa vie. Presque adolescent encore, il écrivait : « Mon assiette est vide, et j’ai faim. Laure, Laure, mes deux seuls et immenses désirs, être célèbre et être aimé, seront-ils jamais satisfaits. » Puis plus tard : « Me consacrer au bonheur d’une femme est pour moi un rêve perpétuel. » Une autre fois, après une de ces périodes de travail fou qui l’ont tué, lassé d’écrire, il se tournait vers cet amour qu’il appelait sans cesse et il s’écriait : « Vrai, je mérite bien d’avoir une maîtresse ; et tous les jours mon chagrin s’accroît de n’en point avoir, parce que l’amour, c’est ma vie et mon essence. »

    Il en rêvait, sans fin, et, avec une naïveté d’écolier qui attend le prix du devoir terminé, il le considérait comme la récompense réservée et promise par le ciel à ses labeurs.

    Rien de matériel n’entrait dans cette soif de la femme. Il aimait leur cœur, le charme de leur parole, la douceur de leurs consolations, l’abandon un peu tendre de leur commerce, peut-être aussi leurs parfums, la finesse de leurs mains pressées, et cette tiédeur molle qu’elle répandent dans l’atmosphère qui les entoure. Il avait pour elles une tendresse d’enfant malade qui a besoin d’être soigné ; il se jetait sur leur affection, l’implorait, s’y réfugiait dans ses tristesses, lorsqu’il était blessé par quelque injustice de ces parisiens « chez qui la moquerie remplace ordinairement la compréhension ». Jamais une pensée chamelle ne lui vint.

    Il s’en défend avec violence. « Moi un homme chaste depuis un an…, qui regarde comme entachant tout plaisir qui ne dérive pas de l’âme et qui n’y retourne pas. »

    Enfin son vœu le plus ardent fut exaucé. Il aima et fut aimé. Alors ce furent des épanchements sans fin d’adolescent à son premier amour ; des débordements de joie infinie ; des délicatesses de langage extraordinaires ; des quintessences et des puérilités de sentiment. Lorsqu’elle est loin, il hésite à manger les fruits qu’il aime parce qu’il ne veut point goûter un plaisir qu’elle ne partage pas. Lui qui se plaignait si fort de perdre tant de temps aux lettres que réclamait sa mère, passe des nuits entières à écrire à celle qu’il adore, il ne travaille plus et court à la poste à tout moment pour chercher les réponses venues de Russie. Puis, lorsqu’il ne les trouve pas, il a des accès de découragement, presque de folie. Il reste tantôt immobile ; tantôt il s’agite sans but, il ne sait que faire, s’irrite et s’exaspère. « Le mouvement le fatigue et le repos l’accable. »

    Il lui écrit, dans cet éternel étonnement des amoureux : « Je ne suis pas encore habitué à vous connaître après des années. » Il se plonge dans le souvenir des jours heureux qu’il a écoulés près d’elle. Il ne sait comment exprimer ce qu’il ressent lorsque lui revient la pensée de quelque bonheur lointain. Il s’écrie alors : « Il y a de ces choses du passé qui me font l’effet d’une fleur gigantesque, que vous dirai-je ? d’un magnolia qui marche, d’un de ces rêves du jeune âge trop poétiques et trop beaux pour être jamais réalisés. »

    Il fut réalisé, son rêve, mais trop tard.

    Celle qu’il avait tant aimée et qu’il nous fait tant admirer put enfin devenir sa femme après des obstacles sans nombre. Une maladie de cœur l’avait miné depuis longtemps. Au lieu de partager les gloires de son mari et de goûter le bonheur que lui promettait son grand amour, Mme Honoré de Balzac n’eut plus qu’un mourant à soigner.

    La fin de cette vie est affreuse ; il perdit les yeux « ses pauvres yeux, si bons » et ne put que signer sa dernière lettre à Théophile Gautier.

    On songe en fermant ce livre à la tristesse des derniers jours de cet homme de génie qui eut à peine le temps de se savoir célèbre, et n’eut pas celui d’être heureux.

22 novembre 1876

 

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LES AMIES DE BALZAC

Guy de Maupassant : Les amies de Balzac. Texte publié dans Le Gaulois du 22 avril 1882.
Numérisation et mise en forme HTML (15 mai 2000) : Thierry Selva


    Celle qui fut d’abord Mme Hanska, puis Mme Honoré de Balzac, vient de mourir. Elle a tenu dans la vie de l’immortel écrivain une place prédominante ; elle semble même avoir possédé son unique amour profond.

    Mais, à côté d’elle, beaucoup d’autres femmes, toutes de mérite et d’esprit, ont eu leur part dans l’affection expansive du romancier. On eût dit qu’il leur jetait partout de grands morceaux de son cœur.

    Car Balzac était un TENDRE.

    Il y aurait une bien curieuse et bien intéressante étude à faire sur ce sujet : « Le rôle, l’importance et l’influence des femmes dans la vie des hommes de lettres. » Car tous les artistes ont une manière différente d’envisager la femme, de la comprendre, de l’aimer et de la pratiquer.

    Le temps des grandes passions idéalistes est passé ; les Pétrarques sont rares aujourd’hui ; et beaucoup d’hommes de labeur s’éloignent systématiquement de ce qu’on appelait naguère « le beau sexe », ou du moins ne lui demandent que des plaisirs rapides et tout matériels, fermant leurs cœurs aux amours exaltées.

    Parmi les grands écrivains morts depuis le commencement du siècle, on rencontre, suivant les tempéraments, les plus diverses manières de comprendre l’amour.

    Gœthe semble avoir conçu et réalisé une sorte de harem libre, avoir voulu parcourir en même temps toute la gamme des tendresses, goûter à tous les plaisirs, se délecter à toutes les sources de l’affection féminine.

    Il traitait l’amour en grand seigneur qui ne se veut priver de rien.

    Il lui fallait, pour être heureux, dit-on, mener cinq intrigues de front – cinq, ni plus ni moins. – Il avait d’abord, pour son âme, rien que pour son âme, pour entretenir en lui une exaltation artistique et sentimentale dont il avait besoin, une sereine passion où rien de charnel n’entrait. Don Quichotte conscient, il idéalisait une Dulcinée quelconque et la posait religieusement sur l’autel des pures extases en l’entourant de petites fleurs bleues.

    Pour son cœur, il lui fallait un amour ardent, tendre et charnel, poésie et sensualité mêlées, quelque chose de distingué, avec titre et position sociale, une passion mondaine enfin.

    Puis il avait son ordinaire, une maîtresse comme toutes les maîtresses, une fille toujours prête, esclave caressante et payée : un lit garni, enfin, avec le foulard sous l’oreiller.

    Mais quand un homme est complet, quand tout son mécanisme fonctionne, il a aussi des instincts bas, des vices. Gœthe estimait que cette partie de son être méritait autant d’égards que l’autre, que la partie dite supérieure ; et il ne méprisait point, paraît-il, la servante d’auberge, la laveuse de vaisselle, la fille aux bras rouges, au linge grisâtre, aux bas blancs.

    Ce qui ne l’empêchait pas de courir encore la gueuse par les rues.

    Musset, après des velléités d’amour, des essais d’affection complète, c’est-à-dire de cette affection où le cœur et les sens ont leur part, semble s’en être tenu définitivement aux caresses des drôlesses numérotées.

    Byron, sur qui bien des légendes ont couru, après cette passion inquiète qu’il a eue pour la Guiccioli, traita la femme en marchandise, qu’il payait largement, paraît-il.

    Chateaubriand ne fut-il pas torturé par cette inavouable et brûlante tendresse qu’il nous raconte dans René.

    Lamartine aima un nuage qu’il baptisa du nom d’Elvire. Mais on dit tout bas qu’il ne s’en tenait point à cette affection céleste.

    Balzac adorait les femmes, mais d’une façon poétique, éthérée et raffinée. Comme Gœthe, il paraît avoir eu diverses catégories d’amies ; mais, avec lui, elles demeuraient simplement des amies.

    En pouvait-il être autrement ? Chez cet homme, tout est cerveau. Ce prodigieux remueur d’idées, qui passa son existence à regarder ses rêves, ne semble avoir vécu que dans les joies cérébrales et n’avoir jamais touché aux autres. Chez lui, tout est pensée : à peine même s’inquiète-t-il de l’art, de la beauté plastique, de la forme pure, de la signification poétique des choses, de cette vie imagée et imaginée dont les poètes animent les objets.

    Il avoue ingénument qu’en visitant la galerie de Dresde il est resté froid devant les Rubens et les Raphaël, parce qu’il n’avait point dans sa main celle de la comtesse Hanska !

    Dans ses labeurs herculéens, au milieu de ses embarras d’argent, de toutes les difficultés qu’il traversa, c’est aux femmes qu’il demande les consolations, le courage, les douceurs d’âme dont il a besoin.

    Elles furent, du reste, ses fidèles amies.

    Il était avide de leur tendresse et la chercha toute sa vie. Presque adolescent encore, il écrivait à sa sœur : « Mon assiette est vide et j’ai faim. Laure, Laure, mes deux seuls et immenses désirs : être célèbre et être aimé, seront-ils jamais satisfaits ? » – Puis, plus tard : – « Me consacrer au bonheur d’une femme est pour moi un rêve perpétuel. » Une autre fois, après une de ces périodes de travail fou qui l’ont tué, lassé d’écrire, il se tournait vers cet amour qu’il appelait sans cesse et il s’écriait : « Vrai, je mérite bien d’avoir une maîtresse ; et tous les jours mon chagrin s’accroît de n’en point avoir, parce que l’amour, c’est ma vie et mon essence. » Il en rêvait sans fin, et, avec une naïveté d’écolier qui attend le prix du devoir terminé, il le considérait comme la récompense réservée et promise par le ciel à ses labeurs.

    Et rien, absolument rien, de matériel n’entrait dans cette soif de la femme. Il aimait leur cœur, le charme de leur parole, la douceur de leurs consolations, l’abandon tendre de leur commerce, peut-être aussi leurs parfums, la finesse de leurs mains pressées, et cette molle tiédeur qu’elles semblent répandre dans l’atmosphère qui les entoure. Il poussait vers elles des appels d’enfant malade qui a besoin d’être soigné, et se jetait sur leur affection, l’implorait, s’y réfugiait dans ses fatigues, ses déboires, ses tristesses, lorsqu’il était blessé par quelque injustice de ces Parisiens « chez qui la moquerie remplace ordinairement la compréhension ». Jamais une pensée charnelle ne semble l’avoir effleuré.

    Il s’en défend même avec violence : « Moi ? un homme chaste depuis un an… qui regarde comme entachant tout plaisir qui ne dérive pas de l’âme et qui n’y retourne pas. »

    Enfin, son vœu le plus ardent est exaucé ! Il aima et fut aimé. Alors ce furent des épanchements sans fin d’adolescent à son premier amour, des débordements de joie infinis, des délicatesses de langage extraordinaires, des quintessences et des puérilités de sentiments.

    Lorsqu’Elle est loin, il hésite à manger les fruits qu’il aime, parce qu’il ne veut point goûter un plaisir qu’elle ne partage pas. Lui, qui se plaignait si fort de perdre tant de temps aux lettres que réclamait sa mère, passe des nuits entières à écrire à celle qu’il adore ; il travaille plus et court à la poste à tout moment chercher les réponses venues de Russie. Puis, lorsqu’il ne les trouve pas, il a des accès de découragement presque de folie. Il reste tantôt immobile ; tantôt s’agite sans raison, il ne sait que faire, s’irrite s’exaspère : – « Le mouvement me fatigue et le repos m’accable. »

    Il lui écrit, dans cet éternel étonnement des amoureux : « Je ne suis pas encore habitué à vous connaître, après des années. » Il se plonge dans le souvenir des jours heureux écoulés près d’elle. Il ne sait comment exprimer ce qu’il ressent, lorsque lui revient la pensée de quelques bonheurs lointains. Il s’écrie alors : « Il y a des choses du passé qui me font l’effet d’une fleur gigantesque, – que vous dirai-je ?… d’un magnolia qui marche, d’un de ces rêves du jeune âge trop poétiques et trop beaux pour être jamais réalisés. »

    Il fut réalisé, son rêve, mais trop tard.

    Celle qu’il avait tant aimée et qui vient, à son tour, de mourir put enfin devenir sa femme, après des obstacles sans nombre. Une maladie de cœur avait miné depuis longtemps l’infatigable écrivain. Au lieu de partager les gloires de son mari, et de goûter le bonheur que lui promettait son grand amour, Mme Honoré de Balzac n’avait plus qu’un mourant à soigner.

22 avril 1882

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