D’aucuns passent leur temps à déplorer la fin du « romanbalzacien», ou à n’applaudir que les romans lui ressemblant. Cette pseudo-nostalgie ne s’appuie pas sur l’idée d’un Balzac assertif car quand il l’est, dans ses romans, c’est en livrant ses avis en pâture aux forces qu’il déchaîne. (Un exemple : dans La Rabouilleuse, Balzac met en scène les frères Bridau. Le premier est un soldat de Napoléon sans foi ni loi, vulgaire, ivrogne ; le second peint, il est pauvre et vertueux, il vit avec sa vieille mère. On sait par sa correspondance et nombre  d’articles que Balzac exécrait la société ayant permis la montée en puissance d’hommes semblables au soudard de Napoléon. Qu’il est donc pleinement derrière le peintre. Voilà pour le plan du discours. Mais un écrivain se confronte à la dimension érotique de la langue ; il cherche à faire exister un personnage, ou des forces, à leur donner une consistance. À ce petit jeu, Balzac s’est fait avoir en quelque sorte – et cette entourloupe signe son génie, paradoxalement : le frère vertueux est ennuyeux comme la vertu, et son voleur de frère est fascinant comme le diable (Vautrin) et désirable en quelque sorte. Si le Balzac discoureur écrivait pour faire l’éloge de cette vertu, il s’est fait doubler sur sa gauche et sur sa droite par le Balzac romancier et sa fascination pour les forces obscures. Pas de discours clair, au final, tenu par le roman. Par Balzac : oui ; par son roman: non, ou nettement moins.)

Mais tout de même : cette nostalgie… L’ensemble de la Comédie humaine donne l’impression à ses lecteurs de donner du sens. Peut-être, mais comme je viens de l’écrire, il suffit de se rapprocher du tableau pour ne plus être sûr de rien. Il n’empêche, quand on veut y croire envers et contre tout, quand on a besoin de s’appuyer sur quelque chose…

(A. Bertina, SEBECOROCHAMBORD, u n  j o u r n a l  d e  r é s i d e n c e, Ciclic)

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