Le plus divertissant de tout, ce serait de se mettre à lire Balzac (si votre ami ne l’a pas lu) ou au moins tout un cycle de Balzac, car un roman ne peut se lire isolément, on s’en tire difficilement à moins d’une tétralogie et c’est quelquefois une décalogie. Quelques nouvelles, vraiment divines, peuvent se lire isolément, ce grand peintre de fresques ayant été un incomparable miniaturiste. Si vous voulez des conseils balzaciens, je vous écrirai mais ce serait toute une lettre.

(corr. l. à Mme de Camaran-Chimay, 20/07/1907)

Contrairement à Flaubert, Marcel Proust (1871-1922) ne s’agace pas des comparaisons avec Honoré de Balzac. Il en est même flatté : « Je rougis devant cette comparaison écrasante pour moi » écrit-il en mai 1921. Chez les Proust, « lire Balzac c’est parler la langue de la famille » puisque sa mère, déjà, lui parle des livres de Balzac. Proust est un lecteur averti  de l’œuvre de l’écrivain tourangeau ; on retrouve dans leurs écrits quelques points communs comme les phénomènes du sommeil (cf La Peau de chagrin  (ou Ursule Mirouet) et le tout début de Du Côté de chez Swann) ‘qui exalte le don de convoquer en un instant sur le miroir concentrique de leur esprit l’univers entier, espace et temps.’ (R. Fortassier, L’A. B. 1980). Et des références chez Proust : Le Plaisir des jours imite La Femme abandonnée ; Jean Santeuil évoque Le Curé de village ; dans Jean Santeuil, toujours, Proust fait dire à l’écrivain B. qu’il faut lire tout Balzac , parce que « la beauté n’est pas dans un livre, elle est dans l’ensemble. » ; dans Le Temps retrouvé, Proust évoque Balzac et La Fille aux yeux d’or : Le personnage dit que c’est admirable ; voir l’onomastique aussi ; et le titre La Recherche du temps perdu, que doit-il (paronymie) à La Recherche de l’absolu ?

Proust a bien remarqué que Balzac est un écrivain d’ensembles (ou d’Ensemble) où différents romans se répondent : « Le plus divertissant de tout, ce serait de se mettre à lire Balzac (si votre ami ne l’a pas lu) ou au moins tout un cycle de Balzac, car un roman ne peut se lire isolément, on s’en tire difficilement à moins d’une tétralogie et c’est quelquefois une décalogie. Quelques nouvelles, vraiment divines, peuvent se lire isolément, ce grand peintre de fresques ayant été un incomparable miniaturiste. Si vous voulez des conseils balzaciens, je vous écrirai mais ce serait toute une lettre. » (corr. l. à Mme de Camaran-Chimay, 20/07/1907). Et au sujet de la « querelle » de Flaubert contre Balzac, Proust a aussi son avis : « Dans le style de Flaubert, toutes les parties de la réalité sont converties en une même substance, aux vastes surfaces, d’un miroitement monotone. Aucune impureté n’est restée. Les surfaces sont devenues réfléchissantes. Toutes les choses s’y peignent, mais par reflet, sans en altérer la substance homogène. Tout ce qui était différent a été converti et absorbé. Dans Balzac au contraire coexistent, non digérés, non encore transformés, tous les éléments d’un style à venir qui n’existe pas. » (Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve (1871-1922))

Enfin, lorsque Proust s’exerce au pastiche, Balzac est une de ses premières victimes. Dans Dans un roman de Balzac, Proust pastiche si bien Balzac qu’on a finalement plus l’impression que c’est Balzac qui pastiche Proust.

————-

Bibliographie

Fortassier R., Proust et Balzac, L’Année Balzacienne 1980
Imbert P., La Comédie humaine en sept pages : Balzac pastiché par Proust, L’Année Balzacienne 1984
Lorant A., Proust et Balzac, L’Année Balzacienne 1999 (I)
Tadié J. Y., Proust, lecteur de Balzac, L’Année Balzacienne 1993
ANNEXES

————-

Balzac dans Proust

L’œuvre de Proust est parsemée de référence à Balzac. En voici quelques unes :

.

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU – SODOME ET GOMORRHE :

Comme, après avoir regardé la belle reliure de son Balzac, je lui demandais ce qu’il préférait dans la Comédie Humaine, il me répondit, dirigeant sa pensée vers une idée fixe: «Tout l’un ou tout l’autre, les petites miniatures comme le Curé de Tours et la Femme abandonnée, ou les grandes fresques comme la série des Illusions perdues. Comment! vous ne connaissez pas les Illusions perdues? C’est si beau, le moment où Carlos Herrera demande le nom du château devant lequel passe sa calèche: c’est Rastignac, la demeure du jeune homme qu’il a aimé autrefois. Et l’abbé alors de tomber dans une rêverie que Swann appelait, ce qui était bien spirituel, la Tristesse d’Olympio de la pédérastie.

Je sais que Balzac se porte beaucoup cette année, comme l’an passé le pessimisme, interrompit Brichot. Mais, au risque de contrister les âmes en mal de déférence balzacienne, sans prétendre, Dieu me damne, au rôle de gendarme de lettres et dresser procès-verbal pour fautes de grammaire, j’avoue que le copieux improvisateur, dont vous me semblez surfaire singulièrement les élucubrations effarantes, m’a toujours paru un scribe insuffisamment méticuleux.

Mais, tout de même, la Comédie Humaine—bien peu humaine—est par trop le contraire de ces oeuvres où l’art excède le fond, comme dit cette bonne rosse d’Ovide. Et il est permis de préférer un sentier à mi-côte, qui mène à la cure de Meudon ou à l’Ermitage de Ferney, à égale distance de la Vallée-aux-Loups où René remplissait superbement les devoirs d’un pontificat sans mansuétude, et les Jardies où Honoré de Balzac, harcelé par les recors, ne s’arrêtait pas de cacographier pour une Polonaise, en apôtre zélé du charabia.—Chateaubriand est beaucoup plus vivant que vous ne dites, et Balzac est tout de même un grand écrivain, répondit M. de Charlus, encore trop imprégné du goût de Swann pour ne pas être irrité par Brichot, et Balzac a connu jusqu’à ces passions que tout le monde ignore, ou n’étudie que pour les flétrir.

D’ailleurs, malgré ces habitudes mondaines ridicules, M. de Charlus était très intelligent, et il est probable que si quelque mariage ancien avait noué une parenté entre sa famille et celle de Balzac, il eût ressenti (non moins que Balzac d’ailleurs) une satisfaction dont il n’eût pu cependant s’empêcher de se targuer comme d’une marque de condescendance admirable.

.

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU – LE TEMPS RETROUVE :

Les Lettres de Balzac, par exemple, ne sont-elles pas semées de termes vulgaires que Swann eût souffert mille morts d’employer? Et cependant il est probable que Swann, si fin, si purgé de tout ridicule haïssable eût été incapable d’écrire la Cousine Bette et le Curé de Tours.

.

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU – NOMS DE PAYS: LE PAYS – A L OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS

Elle reprochait à Balzac qu’elle s’étonnait de voir admiré par ses neveux, d’avoir prétendu peindre une société «où il n’était pas reçu», et dont il a raconté mille invraisemblances.

Publicités