C’est Balzac, faisant un tour d’horizon comme il lui arrivait d’en faire, émettant des prophéties si vraisemblables quand il braque son oeil sur l’avenir et qui paraissant si probantes quand il le dirige sur le passé, c’est Balzac, le visionnaire, qui, à propos de Paris, Port-de-Mer, précise quelle fut l’erreur des Valois d’établir la capitale du royaume dans le bassin de la Seine et non pas sur les bords de la Loire, à Blois ou à Tours, « … accessible aux vaisseaux de commerce et aux bâtiments de guerre… à l’abri des coups de main et des invasions…, pas de places du Nord à entretenir aussi coûteuses que Versailles…» et d’évoquer ce qu’eût pu être la grandeur, le destin de la France : « … la révolution de 1789 n’aurai pas eu lieu…. »
Citant ce passage, tiré de Catherine de Médicis à Chadenat, qui ne lisait pas les romans, l’irréductible ennemi des Anglais me dit :
« Votre maître Balzac n’y’ entend rien. C’est un romancier. Mais la flotte anglaise qui faisait le blocus de La Rochelle et prêtait main forte aux Huguenots, serait remontée par la Loire, aurait bombardé Tours ou Blois et les Anglais auraient pris d’assaut la capitale des Rois deux siècles avant la prise de la Bastille par le peuple souverain!… »
Chadenat avait raison. Balzac, mon maître, mon troisième maître, Honoré de Balzac et tous ses personnages!… Jusqu’au jour où je l’ai pris, lui aussi, en défaut quand il se plaint de Mme Hanska qui lui faisait perdre trop de temps par son indécision, ses lésitations et les rendez-vous qu’elle lui fixait à ravers l’Europe, et qu’il note dans ses tablettes : Ah! cette femme! … Encore un livre que je n’aurais pas crit à cause d’elle… Comme si l’on était sur terre pour écrire des livres!… Et puis, il aimait vraiment par trop le bric-à-brac. La description par Victor Hugo de l’intérieur, genre garde-meuble national, qui entourait Balzac sur son lit de mort, cette page de journalisme, ce modèle de grand reportage, achève de me détacher de l’homme. Non, ce n’est pas possible, ce goût, ce mauvais goût des hommes de lettres désargentés. Et sa platitude et sa petitesse pour arriver à baiser sa femme du monde, comme si les femmes du monde ne se baisaient pas tout comme les autres ….
Ai-je dit que ce qui m’a détaché de mon second maître, le duc de Saint-Simon, c’est la fureur, l’intrigue que met le ménage, Mme la Duchesse et lui, à défendre leur rang, leur fortune à la Cour, et leur prérogatives ? …
L’homme est trop petit.
Il faut vivre.
« J’aime mieux vivre avec des gens ne sachant que vivre, plutôt qu’avec ces gens du monde qui savent beaucoup trop de choses, excepté cela! » s’écria un jour Liszt excédé en se mettant au piano pour faire danser un salon de comtesses et de vicomtes. Et il improvisa une csardas endiablée de son pays, fermant les yeux, laissant courir ses doigts, plaquant les accords, . changeant de rythmes, déroutant, contrariant la brillante société des snobs de Paris. Mais, si comme tous les musiciens il était obligé d’aller dans le monde, Liszt avait du génie.

Du génie.
Le propre de la musique.

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Tiré de Bourlinguer, Blaise Cendrars

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