« JEAN CARRIÈRE: [ … ] on a souvent parlé de l’influence de Stendhal sur vous, pourtant, il me semble qu’il y a chez vous un phénomène qui vous situe parfois plus près de l’auteur des Illusions perdues que de Stendhal.

« JEAN GIONO: Non, ne me compare à personne … Eh bien, je vais te faire un aveu, je n’aime pas Balzac. J’ai fait très honnêtement de grands efforts pour lire Balzac, efforts que je renouvelle toutes les années. Il y a tout à l’heure quarante ans que je relis Balzac toutes les années. Et toutes les fois je me dis : « oh mon Dieu, que c’est mal écrit ! Oh mon Dieu que ça ne signifie rien! Oh mon Dieu que c’est mauvais ! » Chaque fois. Alors que tout à l’heure, je te parlais de cette prodigieuse abondance de Victor Hugo au début de L’Homme qui rit, je te parle maintenant de l’abondance mesquine de Balzac. Balzac commence par te décrire la France. Dans la France il te décrit une province, dans une province il te décrit une vallée, dans la vallée il te décrit le château, dans le château il te décrit un escalier ; l’escalier arrive à un palier, sur le palier il y a des portes; il te décrit les portes, et puis après il te décrit une chambre, et on rentre dans la chambre et le roman est fini. C’est généralement à ce moment-là que le roman de Stendhal commence.

« J. C. : Vous n’étes pas un peu injuste avec Balzac ? [ … ]

« J. G. : Je suis parfaitement injuste avec tous les deux, et grossièrement injuste avec Balzac. Mais il faut être injuste quand on est passionné.

« J. C. : Quand même, dans Eugénie Grandet, il se passe quelque chose … [ … ]

« J. G. : Mais bien sûr! Mais dans La Duchesse de Langeais aussi. Et dans tout le reste, dans La Cousine Bette, dans Splendeurs et misères des courtisanes, et dans La Femme de trente ans et dans La Rabouilleuse et partout il se passe quelque chose. Je te dis, je relis Balzac toutes les années en me disant : « Mon Dieu que c’est mauvais! » Cette année encore je l’ai repris en me disant: « C’est encore plus mauvais que ce que tu croyais! » Mais en disant cela je suis injuste, parce que ce n’est pas rapport à moi. Malgré toute cette injustice, malgré toute cette « mauvaiseté », je le relis toutes les années!

« J. C. : Mais le sentiment que vous avez vis-à-vis de Balzac n’est-il pas un tout petit peu influencé par votre amour de Stendhal ? Qui est un homme tout à l’opposé de Balzac ?

« J. G. : Certainement si, certainement si. Il y a dans l’économie de moyens de Stendhal, que j’aime d’une façon prodigieuse, certainement quelque chose qui me fait être réticent devant les emberlificotages du style de Balzac. A certains moments, dans Balzac, tu te demandes si c’est un écrivain véritable ou si c’est un élève de seconde qui est dernier de sa classe qui écrit cela. C’est lourd, c’est pâteux, il y a plein d’images qui sont absurdes et baroques, d’un baroque invraisemblable, c’est ça qui me gêne …

« J. C. : Il y a dans sa façon d’écrire un mauvais goût de « bougnat monté à Paris pour conquérir les duchesses », c’est vrai.

« J. G, : Il y a un mauvais goût abominable, et qui n’est jamais dans Stendhal, alors que Stendhal était un homme de mauvais goût. Tandis que Balzac n’était pas un homme de mauvais goût. Nous sommes toujours en train de décrire le romancier. Précisément, tu vois, ce Balzac et ce Stendhal, dont l’un a du goût quand il écrit alors qu’il n’a pas de goût dans la vie, et l’autre n’a pas de goût quand il écrit et a du goût dans la vie, Pourquoi ? »

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Ce texte a été récupéré dans l’article Le Balzac de Giono, L’année Balzacienne 2011
Reproduit dans Giono. Qui suis-je ?, Ed. La Manufacture, 1985, p. 151-153

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