Je ne sais plus si j’ai déjà lu une ligne de Balzac lorsque je visite le château de Saché. Balzac, je ne l’ai pas étudié à l’école, jamais. On passe à côté d’auteurs parfois et on s’en étonne plus tard, comme d’être sec après une averse.

Le château, je le visite avec une amie, elle habite Tours, elle veut écrire. J’ai le même désir. J’écris secrètement et elle fait partie des rares à qui j’ose faire lire mes brouillons. Écrire est une chose vaguement honteuse, du moins c’est ce que je ressens. Je ne me vante pas trop de ce rêve-là, j’ai trop peur d’attirer des remarques ironiques ou des sourires. Cela m’est arrivé, depuis je me tais.

Quelques temps plus tard, on visitera la Devinière où a vécu Rabelais. C’est elle qui insiste pour entrer dans ces demeures, elle est sans doute plus fétichiste que moi.

Je vois donc une demeure de Balzac a peu près vierge de toute connaissance. Le grand homme, je le lirai par la suite : des poches achetés chez des bouquinistes, j’ai vingt ou vingt et un ans, j’ai arrêté mes études pour gagner ma vie, et je veux lire tous les classiques. Je complexe un peu, mes amis vont à la fac, aux Beaux-arts. Mon goût va vers le fantastique, je lis « La Peau de chagrin », c’est sans doute le roman qui me laissera la plus grande impression, puis « Le chef d’œuvre inconnu ». Je lis également un ou deux contes dans l’anthologie du fantastique publiée en huit volumes par Jacques Goimard et Roland Stragliati aux éditions Presses Pocket. De Poe à Dickens en passant par Lovecraft, Bierce, Maupassant, Matheson, Gogol ou Borges, les classiques côtoient les auteurs de genre. L’anthologie est précieuse, elle me suivra dans tous mes déménagements. Ensuite, dans les années qui suivront, je lirai encore quelques ouvrages, une petite dizaine au total : « Une ténébreuse affaire », « la Femme de trente ans », « le Lys dans la vallée ». Je découvre Balzac un peu tard, en même temps que Flaubert et que la littérature contemporaine, il pâlit de la comparaison, il me séduit moins. L’amie qui écrivait – et qui fera des études brillantes mais arrêtera d’écrire – continuera de le lire, avec méthode et chronologie. Je ne peux m’empêcher de penser à un rendez-vous manqué, comme avec bien d’autres auteurs : la rencontre ne peut pas se faire n’importe quand.

De ma visite au Château, par contre, je retiens les faillites commerciales de Balzac, l’image de certaines de ses maîtresses, en particulier celle de la comtesse Hańska, et surtout la recette de son café-moka-cognac qui lui permettait d’écrire des nuits entières, recette que l’apprenti écrivain que j’étais expérimenta, et qui me valu une terrible gueule de bois.

21 février 2011 – Eric Pessan

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Eric Pessan est l’auteur de plusieurs romans dont le récent Incident de personne paru en 2010 chez Albin Michel, mais aussi de pièces radiophoniques, de théâtre…

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