« Balzac, oui, non, peut-être, en classe, collège, lycée, passer dessus sans m’arrêter, moi c’est Hugo mon truc.
Et puis, je dois avoir 20, 22 ou 24 ans quand une bonne affaire se présente : tout Balzac pour une somme modique ou dérisoire, une vingtaine de volumes recouverts de faux cuir véritablement vert, je n’aime pas le vert, mais ce prix pour tant de mots défie toute concurrence (surtout quand je suis convoquée à la banque comme le cancre au bureau du proviseur, j’y garde les yeux baissés et la certitude qu’il va sortir de son tiroir les boules puantes qu’on m’attribue, faux témoignages mais même pas le cran de protester, alors TOUT Balzac à ce prix-là, c’est pratiquement du vol).
C’est l’été et je lis. Je commence par le tome 1 car je n’ai pas d’imagination, puis le reste dans l’ordre.
Perturbée à cause de l’accent alsacien, persuadée que c’était du sérieux, Balzac, un homme posé et respectable, extrait dans les manuels scolaires, excusez, pas un olibrius, mais il écrit Rassirez-fus ! et fôdre zignadire si bien que je dois lire plusieurs pages à voix haute pour les comprendre en contractant mon ventre qui pouffe et admire.
Lu tout dans l’ordre, sans mesurer sûrement comment ça modifie la suite. Je n’ai plus les volumes, un déménagement, d’autres priorités, mais les reprendre tous, oui, sur liseuse et plonger dans ce que j’ai saisi sans comprendre, lire autrement (je n’ai plus 20, 22, 24 ans, et j’ai moins peur des dettes faillites et créanciers finalement). »

 

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Christine Jeanney est l’auteur de plusieurs livres papiers -le plus récent est Une heure dans un supermarché– comme numériques. Elle est aussi présente sur le net, notamment avec ses Tentatives.

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