Honoré de Balzac est principalement connu pour sa Comédie Humaine, qui représente ses œuvres presque complètes en quelque sorte. Presque car il a écrit aussi une dizaine de pièces de théâtre (le summum étant à l’époque d’avoir du succès sur les planches, vous imaginez que l’écrivain dont l’une des volontés était d’illustrer le nom de Balzac se soit donc lancé dans l’écriture de pièces, (malheureusement il n’eut pas vraiment le succès escompté, et lorsqu’il s’en approcha, la révolution de 1848 vint faire avorter tout cela.)) Balzac et le théâtre, donc ; mais Balzac et le journalisme aussi puisqu’il a écrit environ 80 articles dans différents journaux de l’époque. A cet égard, on va voir dans le présent article que plusieurs choses vont caractériser les relations de Balzac avec le journalisme comme les années 1830 (c’est durant cette période qu’il aura le plus de relations avec ce milieu), ou comme le fait que souvent les journaux soient l’antichambre des romans ou nouvelles qui viendront composer la Comédie Humaine.

Evocation du contexte historique et du développement de la presse à l’époque

Balzac se tourne vers le journalisme en 1830, avant le mois de juillet qui sera un tournant historique (aussi pour la presse) avec l’arrivée au pouvoir du Roi Louis-Philippe. (Louis Philippe se disait Roi des Français plutôt que Roi de France, comme pour être moins royaliste que le Roi. D’ailleurs Balzac bien que royaliste ne s’y est pas trompé ne le trouvant pas assez royaliste justement.)
Balzac est donc journaliste au moment de la révolution de Juillet et de l’arrivée au pouvoir de ce Louis Philippe qui vient de remplacer un Charles X ayant chuté pour avoir remis en cause la liberté de la presse (“Charles X signa les ordonnances du 25 juillet, prononçant la dissolution de la Chambre qui venait d’être élue, abolissant la loi électorale, et suspendant la liberté de la presse. A cette violation de la Charte, Paris répondit par une révolution.”  )
Cette chute de Charles X est une illustration du pouvoir que peut avoir la presse pourtant encore au début de son histoire. Puis Louis Philippe relache les cordons de la liberté de la presse ; on voit alors fleurir les journaux et notamment ceux illustrés et satiriques comme La Caricature (avec lequel Balzac va collaborer), le Charivari (qui parlera / se moquera très souvent de notre écrivain. Ce développement de la presse sur la période 1830/1835 est dûe d’une part à la relative liberté qui lui est accordée mais aussi à l’évolution technologique entre autres avec l’apparition de la presse illustrée (avec la lithographie récemment inventée par Aloïs Senefelder en 1796)). Les caricatures rencontrent un franc succès. La caricature politique bat particulièrement son plein, Daumier propose notamment une galerie de portraits des parlementaires du “juste milieu”. Mais l’attentat de l’anarchiste Fieschi sur le Roi Louis Philippe en 1835 va changer cette donne. le Roi rétablit une monarchie autoritaire avec ce qu’on appelle les Lois de septembre ou Lois scélérates. Ces lois musellent la presse et sont contraires à la charte de 1830. Cela provoque encore des émeutes mais aussi la disparition ou la reconversion (le Charivari et Daumier se tournent alors vers la caricature de mœurs) d’un certain nombre de journaux.
Le roman Illusions perdues, dont la deuxième partie est conçue comme une peinture du journalisme, est commencé juste après ces évènements, dans le courant de l’année 1836.

Les diverses relations de Balzac au journalisme

Lorsque Balzac se lance dans la presse en 1830, il vient d’avoir un peu de succès avec la Physiologie du mariage et commence à être connu dans les salons parisiens. Mais la librairie est en crise notamment à cause d’une mauvaise diffusion du livre, et l’écrivain a besoin d’argent que ne lui rapporte pas ses ouvrages, (rappelons qu’il est fortement endetté depuis ses expériences désastreuses d’éditeur et d’imprimeur au milieu des années 1820). Il se tourne donc vers une activité journalistique plus rentable, collaborant notamment au Voleur, au Feuilleton des journaux politiques, à La Silhouette, à La Mode, à La Caricature ou au Temps. Il y fait insérer en prépublication des œuvres courtes, contes ou nouvelles surtout, ou encore des passages que l’on retrouvera dans des romans à venir (cf. une description de la Touraine dans La Silhouette qu’on retrouvera dans La femme de trente ans).

Balzac a eu des relations de divers types avec les journaux. On les regroupera en deux grandes parties qui sont par ailleurs quasiment successives : Balzac acteur dans les journaux et Balzac critique de la presse de son temps.

 

Balzac, acteur de la presse

1/ Balzac a commencé dans ce milieu en tant que journaliste. Cette activité de l’écrivain se situe principalement en 1830. Il participe à des journaux littéraires avec Emile de Girardin, (un des plus célèbres directeurs de journaux de l’époque). Une partie des articles écrits alors n’est pas signée. Balzac sera notamment rédacteur en chef de La Caricature dont il écrit pour ainsi dire seul tout le 1er numéro (le prospectus). Ce journal d’abord journal-artiste (il met en relations des illustrations avec des textes à caractère littéraire) dérive sous l’impulsion de son responsable C. Philippon vers le journal satirique. Ce changement de perspective ne lui plaisant pas, Balzac finit par quitter la rédaction ; à l’époque, en travaillant pour un journal on doit en épouser les idées. Balzac évoque de la façon suivante la vie d’un journaliste dans Une Fille d’Eve (en 1839) : “En quittant le monde entre une heure et deux heures du matin, il revenait travailler jusqu’à huit ou neuf heures, il dormait à peine, se réveillait pour concerter les opinions du journal avec les gens influents desquels il dépendait, pour débattre les mille et une affaires intérieures. Le journalisme touche à tout dans cette époque, à l’industrie, aux intérêts publics et privés, aux entreprises nouvelles, à tous les amours-propres de la littérature et à ses produits.” Et poursuivant dans le même roman sur la difficulté, voir l’aberration du rôle du journaliste : “Il peignit vivement sa situation, raconta ses veilles, détailla ses obligations à heure fixe, la nécessité de réussir, les insatiables exigences d’un journal où l’on était tenu de juger, avant tout le monde, les événements sans se tromper, sous peine de perdre son pouvoir, enfin combien d’études rapides sur les questions qui passaient aussi rapidement que des nuages à cette époque dévorante.”

2/ Balzac est aussi le premier feuilletonniste – on se situe là en 1836 – il a alors publié ce qui sont devenus aujourd’hui ses classiques, (La Peau de Chagrin, Eugénie Grandet, Le Père Goriot), devenant une figure incontournable du paysage littéraire. ‘La publication dans La Presse, en douze livraisons, du 23 octobre au 4 novembre 1836, de La Vieille Fille fait date : ce fut le premier roman à être publié sous la forme de ce qui était appelé à assurer le succès d’un Sue ou d’un Dumas : le roman-feuilleton.’  C’est aussi un feuilleton non achevé de Balzac qui sera à l’origine de l’idée de droit d’auteur en France. En effet, l’écrivain va se ‘brouiller avec Buloz, propriétaire de La Revue de Paris qui avait sans doute communiqué des épreuves du Lys dans la vallée pour une publication en Russie par la Revue étrangère, Balzac refusa de continuer à donner son texte et un procès s’ensuivit (le romancier obtint gain de cause le 3 juin 1836).’

3/ En 1836, il devient aussi patron d’une revue La Chronique de Paris. ‘Poursuivant la chimère de posséder un périodique à lui, il rassembla des fonds auprès de sa famille et d’une amie, Mme Delannoy, et devint principal actionnaire de La Chronique de Paris. Il songeait à la collaboration d’auteurs de renom comme Hugo ou Gautier mais ce fut lui qui assura l’essentiel de la copie avec la publication, notamment, de La Messe de l’athée, de L’Interdiction, de Facino Cane, du début du Cabinet des Antiques. Les abonnements ne suivant pas, la société dut être dissoute, en juillet 1836, et 46000 francs s’ajoutèrent aux dettes antérieures.’
Encore une fois, Balzac y écrit presque tout sous divers pseudonymes. Cette nouvelle faillite ne le décourage pourtant pas puisqu’il remet cela en 1839 avec La Revue parisienne (mensuelle et littéraire). Là encore, il la rédige seul ; cette revue est censée servir Balzac en tant que feuilletoniste ; elle est financée par un mécène. C’est dans ses pages qu’il publie l’article élogieux sur La chartreuse de Parme de Stendhal, article qui fait date dans l’histoire de la critique littéraire car souvent cité comme modèle.

Balzac critique la presse

1/ Balzac  va faire un portrait sans concession de la presse dans son roman Illusions perdues. Dans ce roman (En 1821, Lucien de Rubempré, poète, quitte Angoulême avec sa maîtresse pour aller chercher la gloire à Paris. Il est la risée de la haute société et est abandonné par sa maîtresse. Il se tourne alors vers le journalisme pour gagner de quoi vivre) on trouve quelques réflexions montrant les limites du métier à ce moment là. Balzac fait par exemple dire à un journaliste : “ un exemplaire refusé par le libraire à mon journal, je dis du mal d’un livre que je trouve beau!” ou bien évoque le peu d’indépendance de ce milieu qu’il connaît bien : “– Blondet a raison, dit Claude Vignon. Le Journal au lieu d’être un sacerdoce est devenu un moyen pour les partis ; de moyen, il s’est fait commerce ; et comme tous les commerces, il est sans foi ni loi. Tout journal est, comme le dit Blondet, une boutique où l’on vend au public des paroles de la couleur dont il les veut. S’il existait un journal des bossus, il prouverait soir et matin la beauté, la bonté, la nécessité des bossus. Un journal n’est plus fait pour éclairer, mais pour flatter les opinions.”

Et bizarrement (sic) cela lui vaudra de très mauvaises critiques dans la presse justement. ‘c’est Un grand homme de province à Paris  qui cristallise toutes les indignations et les invectives. On peut lire ceci dans le journal Le Corsaire : « Ce livre, dans lequel on n’entre que comme dans un égoût, ce livre tout plein de descriptions fétides, ce livre dégoûtant et cynique, est tout simplement une vengeance de M. de Balzac contre la presse. », et sous la plume de Jules Janin (critique notoire de Balzac) : « Jamais en effet, et à aucune époque de son talent, la pensée de M. de Balzac n’a été plus diffuse, jamais son invention n’a été plus languissante, jamais son style n’a été plus incorrect… ». La publication d’Un grand homme redouble les attaques portées à Balzac par la presse et plus particulièrement par les petits journaux ; ces critiques vont ternir durablement la réputation de Balzac. Illusions perdues, que Balzac considérait comme « l’oeuvre capitale dans l’oeuvre », sera peu rééditéé dans la seconde moitié du siècle, au regard d’autres romans comme La Peau de chagrin, La Cousine Bette ou Eugénie Grandet. (Mais à la fin du siècle, le roman fait partie, avec Le Curé de Tours, La Rabouilleuse, La Cousine Bette, de ceux que privilégient les lecteurs de gauche.’  )

2/ Ces critiques ternissant son image ne vont pas l’empêcher de rediger une ultime charge, une sorte de pamphlet contre la presse, en 1842, Monographie de la presse parisienne,dans laquelle il se permet de conclure s’autocitant (il avait écrit cela dans Illusions perdues “– Aussi, dit Blondet, si la Presse n’existait point, faudrait-il ne pas l’inventer ; mais la voilà, nous en vivons.” Qu’il reprend ainsi) :
“Si la presse n’existait pas, il faudrait ne pas l’inventer.

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Notes
i  Source : http://www.balzac-etudes.paris4.sorbonne.fr/balzac/index.php?section=2&part=2
ii Source : http://www.balzac-etudes.paris4.sorbonne.fr/balzac/index.php?section=2&part=2
iii  Source : http://www.balzac-etudes.paris4.sorbonne.fr/balzac/index.php?section=2&part=2
iV  Un grand homme de province à Paris est le titre de la 2è partie d’Illusions Perdues
V Source : http://www.balzac-etudes.paris4.sorbonne.fr/balzac/index.php?section=2&part=2
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Cet article a été publié une première fois sur la revue Culture a confine
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