– Mon cher ami, dit madame de la Baudraye en tirant un manuscrit de dessous l’oreiller de sa causeuse, me pardonnerez-vous, dans la détresse où nous sommes, d’avoir fait une nouvelle de ce que vous nous avez dit, il y a quelques jours.

– Tout est de bonne prise dans le temps où nous sommes ; n’avez-vous pas vu des auteurs qui, faute d’inventions, servent leurs propres coeurs et souvent celui de leurs maîtresses au public ! On en viendra, ma chère, à chercher des aventures moins pour le plaisir d’en être les héros, que pour les raconter.

Un Prince de la Bohême

Balzac a écrit énormément, certes les fameux 17 volumes de sa Comédie humaine rédigés en moins de 20 ans. Mais Balzac a aussi écrit de nombreux articles dans les journaux autour de 1830, articles souvent signés de pseudonymes. Et Balzac a aussi produit une dizaine de pièces de théâtre. Et puis il y a les œuvres de jeunesses, une dizaine d’ouvrages supplémentaires et aussi les contes drolatiques et… . Au final, plusieurs milliers de pages, donc, écrites en une petite trentaine d’années. On peut se demander alors d’où vient l’inspiration si fertile du sieur Balzac ?

On va retrouver plusieurs sources à cette inspiration.

Les œuvres de jeunesse doivent beaucoup à Walter Scott par exemple.

Balzac aurait aimé faire un grand livre sur une bataille napoléonienne. Stendhal en fera un tellement bien que Balzac, envieux, ne voudra pas rivaliser.

Pour Le Lys dans la vallée, Balzac reprend le thème du livre Volupté de Sainte-Beuve dont il aurait trouvé l’idée intéressante (« effrayante » même) mais la forme fort décevante (trop puritaine). Balzac tente alors de faire le « même » roman en mieux.

Balzac puisera aussi très régulièrement dans sa vie pour écrire soit une partie des textes, soit même parfois certains textes entiers. L’un des plus emblématiques de cela est Louis Lambert qui raconte ni plus ni moins ses années de pension au collège de Vendôme. Seule la fin diffère, et encore….

Dans Le Lys dans la vallée, aussi, on va trouver des élément autobiographiques de l’écrivain. Félix de Vandenesse, le héros du roman, est enlevé d’un collège de Pontlevoy, comme Balzac de celui de Vendôme, Félix a de mauvaise relation avec sa mère – comme Balzac, Félix est envoyé en nourrice – comme Balzac, Félix fait le trajet entre Tours et Saché, comme Balzac pour se rendre chez M. Margonne. Et aussi Mme de Mortsauf ressemble en bien des points à Mme de Berny, sa première amante. Comme Balzac appelle Mme de Berny par son 2è prénom (Laure), Félix appelle Mme de Mortsauf aussi par son 2è prénom (Henriette).

Illusions Perdues n’est pas en reste d’expériences. En effet Balzac a été éditeur et imprimeur puis journaliste avant d’être connu comme écrivain. Il s’est rappelé de ces expériences malheureuses pour écrire ce triptyque-roman. Jusqu’à quel point s’inspire-t’il de lui pour élaborer le personnage de David Séchard ? Il n’est jamais aisé d’évaluer cela, néanmoins comme dans d’autres romans il y a des éléments autobiographiques manifestes. D’ailleurs, notamment dans la 2è partie de ce texte, Balzac va régler ses comptes avec le monde du journalisme … et … ce roman aura un très mauvais accueil dans la presse. Ceci explique sans doute cela.

Dans Beatrix, il dépasse même le cadre de sa vie pour s’inspirer (Sand lui raconte ce qui deviendra par la suite la base du roman) de celle d’autres personnes, en l’occurrence celle de Liszt et Marie d’Agoult que Balzac met de façon trop directe dans son texte. M. d’Agoult se plaindra à Sand de voir ainsi sa vie exposée dans le livre d’un des romanciers les plus populaire du pays.

La Muse du département et Illusions Perdues auraient pour point de départ la relation entre Sand et Sandeau. Sand étant considéré en quelque sorte comme la muse du Berry. Dans le second roman, Nohant est déplacé à Angoulême. Le début d’Illusions Perdue raconte l’histoire d’un poète qui quitte la province pour Paris accompagné d’une femme érudite… comme George Sand (alors encore Aurore Dudevant) et Jules Sandeau quittent ensemble le Berry.

George Sand tient une place importante dans l’élaboration de plusieurs romans. On peut imaginer la relation de Sand avec Marie Dorval dans La fille aux yeux d’or ; Massimilia Doni et Gambara sont sortis d’une conversation avec la même Sand suite à une critique musicale de Balzac. Sand l’invite alors à écrire ce commentaire. Balzac qui ne connaît pas grand-chose à la musique est d’abord réticent, mais il finira par se laisser convaincre et par écrire ces deux courts romans.

Si on peut souvent chercher une réalité dans les romans de Balzac, ce n’est pas toujours le cas. Le Père Goriot n’est pas ancré dans la réalité de façon aussi tranchée que les romans précédents, néanmoins on pourra relever quelques coïncidences entre Rastignac et Balzac : faut-il absolument rechercher des ressemblances ? Toujours est-il qu’ils ont en commun un frère s’appelant Henri et une sœur s’appelant Laure, que Rastignac est de la même génération que Balzac, qu’ils étudient tous les deux le droit. Et la pension Vauquer dont le nom est repris dans Le Père Goriot rappelle l’institution où, enfants, les sœurs de Balzac étudièrent.

Et aussi les noms comme Frapesle (le château où loge Félix dans Le Lys) qui est le nom du château de l’amie Zulma Carraud à Issoudun ; Louis Lambert qui était un voisin de M. de Margonne à Saché où Balzac écrira une partie de ce roman.

Les éléments autobiographiques tiennent donc une place non négligeable dans l’élaboration d’un certain nombre des romans de cet écrivain. Rappelons qu’un de ses projets a été d’écrire une histoire des mœurs de son époque. Balzac se fait logiquement observateur du terrain et du monde qui l’entourent directement.

Néanmoins Balzac est aussi un vrai inventeur et il ne faut pas négliger l’imagination qu’il mettra aussi dans tous ses textes.

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