Balzac et Flaubert

« Je viens de lire la Correspondance de Balzac. Il en résulte que : c’était un très brave homme. Et qu’on l’aurait aimé. Mais quelle préoccupation de l’Argent ! et quel peu d’amour de l’Art° ! Avez-vous remarqué qu’il n’en parle pas, une fois ? Il cherchait la gloire mais non le Beau°. Et il était catholique, légitimiste, propriétaire, ambitionnait la Députation et l’Académie°. Avant tout ignorant comme une cruche, provincial jusque dans la moelle des os ; le luxe l’épate. – Sa plus grande admiration littéraire est pour Walter Scott° ! – En résumé c’est pour moi un immense bonhomme mais de second ordre. »

(G. Flaubert, l. à Edmond de Goncourt. 31 décembre [1876])

Une idole, un modèle

Flaubert (1821-1880) est plus jeune que Balzac. Il n’a jamais rencontré son aîné, du moins officiellement car il y a tout de même une rencontre furtive en 1839, Flaubert a 17 ans, et Balzac vient à Rouen pour le compte de la Société des gens de lettres (il a donc 40 ans et a déjà écrit la plupart des ses grandes œuvres dont La Peau de chagrin, Eugénie Grandet, Le Père Goriot, Le Lys dans la vallée, Illusions Perdues…). Le jeune Flaubert le croise et suit, de loin. Balzac est alors une personnalité littéraire de tout premier plan qu’il vient de découvrir et dont la lecture lui est décisive. Contes philosophiques, Contes fantastiques, physiologies : grâce à lui il découvre ces nouveaux genres littéraires.
Rouen est un premier point de convergence entre eux. Flaubert, encore inconnu, lit, entre 1843 et 1851, La Muse du département (il appelle son amante, Louise Collet, « La Muse ».). Un poème évoquant la ville normande est glissé par Balzac dans ce roman. Cela ne s’arrête pas là : La Muse du département et Petites misères de la vie conjugale vont influencer, similitudes à l’appuis la gestation de Madame Bovary (1857) : Dinah et Emma partagent ‘l’atmosphère grise de province et l’illusion de « L’Eden »’ parisien ; le sous titre de Madame Bovary : Mœurs de province, n’est pas sans rappeler les Scènes de la vie de province de Balzac (qui rappelons-le se voulait historien des mœurs) ; dans La Muse on retrouve : « … une affiche jaune, arrachée par le portier après avoir étincelé sur le mur, avait indiqué la vente d’un beau mobilier… » et dans Madame Bovary : La servante tendit à sa maîtresse «  un papier jaune qu’elle venait d’arracher à la porte. Emma lut d’un clin d’œil que tout son mobilier était à vendre » : citation ou référence ?. L’ambition commune aux deux écrivains est d’‘étudier la manière dont réagit à la vie de province une femme qui se croit supérieure’ (C. Gothot-Mersh).
Et Emma lit (lecture qui lui est, comme pour Desloriers dans L’Education sentimentale, nocive) du Balzac.

De même pour L’Education sentimentale : Frédéric en pâle reflet de Rastignac et de Rubempré, Frédéric sur le pont au bord du suicide…
Mais Flaubert, pour se détacher de son illustre prédécesseur, prend soin d’y supprimer la plupart des réminiscences Balzaciennes.

L’Education sentimentale est une scène de la vie parisienne, (Balzac ! Balzac !) mais cette fois-ci, conscient de la proximité du thème avec un autre roman de Balzac, Flaubert se lance un avertissement « Prend garde au Lys dans la vallée » (Œuvres complètes).

S’il y a une filiation entre les deux écrivains quant au réalisme des descriptions d’un certain milieu, et s’ils partagent l’utilisation des souvenirs personnels, leurs méthodes et approches de l’écriture sont assez différentes. Flaubert brode, il prend dans le réel des épisodes qu’il relie. Balzac, lui part d’une situation réelle à partir de laquelle il invente tout. Flaubert fait des dossiers documentaires, ce n’est pas le cas de Balzac (ou à peine, cf Les Chouans). Balzac est improvisateur et découvre en écrivant ; Flaubert part d’un plan précis. Par exemples.

Eloges et irritations

Toujours à propos de Madame Bovary, au moment de la publication, Flaubert est agacé par les comparaisons : « Quant au Balzac, j’en ai les oreilles cornées. Je vais tâcher de triple-ficeler quelque chose de rutilant et de gueulard où le rapprochement ne sera plus facile. Sont-ils bêtes avec leurs observations de mœurs ! Je me fous bien de ça ! »
Flaubert se défend de ressembler à Balzac. (Au passage, il n’a pas Balzac complet dans sa bibliothèque.) ‘Il est significatif que, lorsqu’il cherchait un exemple des maîtres qu’on vénérait dans sa jeunesse, le nom de Balzac ait été le premier à se présenter à son esprit. Mais il est significatif aussi qu’à la réflexion il ait décidé de l’effacer. On voit là l’ambivalence qui caractérise l’attitude de Flaubert envers son aîné.’ (Alain Raitt)

Si au début de sa carrière Flaubert se réjouit d’une ressemblance entre un passage de Madame Bovary et un passage du Médecin de campagne, il ajoute « à croire que j’ai copié, si ma page n’était infiniment mieux écrite. »
Tout aussi critique est ce propos sur Balzac : « Je viens de lire la Correspondance de Balzac. Il en résulte que : c’était un très brave homme. Et qu’on l’aurait aimé. Mais quelle préoccupation de l’Argent ! et quel peu d’amour de l’Art° ! Avez-vous remarqué qu’il n’en parle pas, une fois ? Il cherchait la gloire mais non le Beau°. Et il était catholique, légitimiste, propriétaire, ambitionnait la Députation et l’Académie°. Avant tout ignorant comme une cruche, provincial jusque dans la moelle des os ; le luxe l’épate. – Sa plus grande admiration littéraire est pour Walter Scott° ! – En résumé c’est pour moi un immense bonhomme mais de second ordre. » (Flaubert, À Edmond de Goncourt. 31 décembre [1876].)
Mais d’autres aussi sont d’accord sur le fait que Balzac avait des faiblesses de style : « J’ai cru lire un roman de Balzac, mieux écrit, plus passionné, plus propre. » écrit E. About évoquant Madame Bovary (cité dans Madame Bovary, éd. R. Dumesnil, 1945)  Maupassant, ami proche de Flaubert n’est pas plus tendre : « Je sais qu[e Flaubert] juge [Balzac] absolument comme moi et que, tout en admirant son incontestable génie, il le considère non point comme un écrivain imparfait, mais comme pas écrivain du tout. »

Poum ! c’est dit.

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Bibliographie

Bardèche M., Balzac et Flaubert, L’Année Balzacienne 1976
Pommier J., ‘La Muse du département’ et le thème de la femme mal mariée chez Balzac, Mérimée et Flaubert, L’Année Balzacienne 1961
Raitt A., Balzac et Flaubert, une rencontre peu connue, L’Année Balzacienne 1988
Raitt A., Le Balzac de Flaubert, L’Année Balzacienne 1991

Balzac et George Sand (et la lutte des classes)

On a fait de la poésie avec les criminels, on s’est apitoyé sur les bourreaux, on a presque déifié le Prolétaire !… Des sectes se sont émues et crient par toutes leurs plumes : Levez-vous, travailleurs ! comme on a dit au Tiers-Etat : Lève-toi ! On voit bien qu’aucun de ces Erostrates n’a eu le courage d’aller au fond des campagnes étudier la conspiration permanente de ceux que nous appelons encore les faibles contre ceux qui se croient les forts, du paysan contre le riche ?

Balzac dans Les Paysans

George Sand et Honoré de Balzac ont tous les deux la volonté de se tourner vers une classe sociale qui n’est pas (tout à fait) la leur : elle, aristocrate  devenue républicaine se tourne vers le peuple (« je ne puis rêver pour mes vieux jours qu’une chaumière un peu confortable dans la Vallée Noire » écrit-elle dans Les Visions de la Nuit dans la Campagne. (1854) ; lui, petit-fils de paysans, royaliste et fasciné par la noblesse achètera (avec l’argent de Mme Hanska) un magnifique hôtel particulier en plein Paris.

Il y a une préoccupation sociale chez George Sand quand elle évoque les paysans ou les ouvriers, quand elle se défie du progrès mal maîtrisé. Il y a aussi une dimension sociale (certes loin du réalisme/naturalisme de l’héritier-admirateur Zola) chez Balzac, mais de la haute société (très peu d’histoires de Balzac se déroulent dans les "basses" classes sociales, hormis peut-être Les Paysans). Tout cela diverge d’avec Théophile Gautier (qui écrira les quelques poèmes d’Illusions perdues pour Balzac ; et qui dira qu’il s’est ennuyé comme dans un couvent de frères moraves lorsqu’il est allé à Nohant. Gustave Flaubert, le solitaire, ne tiendra que 4 jours aux blagues de potaches des invités de G. Sand) qui faisait de la littérature de l’art pour l’art.

Balzac et Régis Jauffret

Quand Balzac était fatigué, je vivais à sa place, et j’étais bien obligé d’écrire ses livres. Je buvais du café toute la nuit, noircissant des pages pleines de comtesses, de cochers, d’arrivistes, et de jeux de mots dont j’avais honte. Ses romans sont ennuyeux à lire, mais les écrire était avilissant, et il me semblait que ma main était un âne bâté chevauchant une plume arrachée à la queue d’un volatile plus bête que les oies.

Vers trois heures du matin, George Sand tambourinait à la porte. Elle était sale, échevelée, son épaisse toison sortait par touffes de la braguette ouverte de son pantalon. Elle me disait pis que pendre de Flaubert et de Tourgueniev, qu’elle ne connaîtrait que vingt ans plus tard, mais à qui elle vouait par avance une haine farouche.

Même en plein hiver, elle prétendait avoir trop chaud, et se déshabillait dans la foulée. À cette époque, elle n’avait pas trente ans, pourtant elle arborait déjà un corps de grand-mère. Elle ne vidait pas les lieux avant que je l’aie sautée tant bien que mal, avec l’horrible impression de me livrer à la zoophilie, tant elle ressemblait, si j’ose dire, à un bovin du beau sexe.

Régis Jauffret, Microfiction, Gallimard, 2007

Dans son désormais célèbre Microfictions, Régis Jauffret consacre quelques lignes à Balzac, et à Sand par la même occasion, et permet par l’occasion de préciser quelques petites choses. Jauffret fait un prix de groupe à la littérature du XIXè siècle convoquant aussi Flaubert, Tourgueniev et Proust. Dans les quelques lignes citées ici, on retrouve quelques poncifs balzaciens et sandiens malmenés et imagés. Pour l’écrivain : le café,  le travail de nuit, les textes ennuyeux ; pour l’écrivaine : la dévoreuse d’hommes et Flaubert (qui lui était plutôt proche, néanmoins, et qu’elle appréciait particulièrement : Il est plus grand et plus gros que la moyenne des êtres. Son esprit est comme lui, hors des proportions communes, en cela il a du Victor Hugo au moins autant que du Balzac, mais il a le goût et le discernement qui manquent à Hugo,et il est artiste, ce que Balzac n’était pas. (l. à G. Flaubert, 9 jan. 1870) et qu’elle appelait mon cher vieux). Enfin précisons : Balzac et Sand se sont fréquentés principalement dans les Salons, Balzac est allé à Nohant 1 seule fois, il ne s’est à priori jamais rien passé d’autre que de platoniques discussions entre deux écrivains qui s’estimaient.

A voir sur ce thème :

Correspondance de G. Sand, annoté par G. Lubin