BALZAC ? – Eric Pessan

Je ne sais plus si j’ai déjà lu une ligne de Balzac lorsque je visite le château de Saché. Balzac, je ne l’ai pas étudié à l’école, jamais. On passe à côté d’auteurs parfois et on s’en étonne plus tard, comme d’être sec après une averse.

Le château, je le visite avec une amie, elle habite Tours, elle veut écrire. J’ai le même désir. J’écris secrètement et elle fait partie des rares à qui j’ose faire lire mes brouillons. Écrire est une chose vaguement honteuse, du moins c’est ce que je ressens. Je ne me vante pas trop de ce rêve-là, j’ai trop peur d’attirer des remarques ironiques ou des sourires. Cela m’est arrivé, depuis je me tais.

Quelques temps plus tard, on visitera la Devinière où a vécu Rabelais. C’est elle qui insiste pour entrer dans ces demeures, elle est sans doute plus fétichiste que moi.

Je vois donc une demeure de Balzac a peu près vierge de toute connaissance. Le grand homme, je le lirai par la suite : des poches achetés chez des bouquinistes, j’ai vingt ou vingt et un ans, j’ai arrêté mes études pour gagner ma vie, et je veux lire tous les classiques. Je complexe un peu, mes amis vont à la fac, aux Beaux-arts. Mon goût va vers le fantastique, je lis « La Peau de chagrin », c’est sans doute le roman qui me laissera la plus grande impression, puis « Le chef d’œuvre inconnu ». Je lis également un ou deux contes dans l’anthologie du fantastique publiée en huit volumes par Jacques Goimard et Roland Stragliati aux éditions Presses Pocket. De Poe à Dickens en passant par Lovecraft, Bierce, Maupassant, Matheson, Gogol ou Borges, les classiques côtoient les auteurs de genre. L’anthologie est précieuse, elle me suivra dans tous mes déménagements. Ensuite, dans les années qui suivront, je lirai encore quelques ouvrages, une petite dizaine au total : « Une ténébreuse affaire », « la Femme de trente ans », « le Lys dans la vallée ». Je découvre Balzac un peu tard, en même temps que Flaubert et que la littérature contemporaine, il pâlit de la comparaison, il me séduit moins. L’amie qui écrivait – et qui fera des études brillantes mais arrêtera d’écrire – continuera de le lire, avec méthode et chronologie. Je ne peux m’empêcher de penser à un rendez-vous manqué, comme avec bien d’autres auteurs : la rencontre ne peut pas se faire n’importe quand.

De ma visite au Château, par contre, je retiens les faillites commerciales de Balzac, l’image de certaines de ses maîtresses, en particulier celle de la comtesse Hańska, et surtout la recette de son café-moka-cognac qui lui permettait d’écrire des nuits entières, recette que l’apprenti écrivain que j’étais expérimenta, et qui me valu une terrible gueule de bois.

21 février 2011 – Eric Pessan

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Eric Pessan est l’auteur de plusieurs romans dont le récent Incident de personne paru en 2010 chez Albin Michel, mais aussi de pièces radiophoniques, de théâtre…

BALZAC ? – Christine Jeanney

"Balzac, oui, non, peut-être, en classe, collège, lycée, passer dessus sans m’arrêter, moi c’est Hugo mon truc.
Et puis, je dois avoir 20, 22 ou 24 ans quand une bonne affaire se présente : tout Balzac pour une somme modique ou dérisoire, une vingtaine de volumes recouverts de faux cuir véritablement vert, je n’aime pas le vert, mais ce prix pour tant de mots défie toute concurrence (surtout quand je suis convoquée à la banque comme le cancre au bureau du proviseur, j’y garde les yeux baissés et la certitude qu’il va sortir de son tiroir les boules puantes qu’on m’attribue, faux témoignages mais même pas le cran de protester, alors TOUT Balzac à ce prix-là, c’est pratiquement du vol).
C’est l’été et je lis. Je commence par le tome 1 car je n’ai pas d’imagination, puis le reste dans l’ordre.
Perturbée à cause de l’accent alsacien, persuadée que c’était du sérieux, Balzac, un homme posé et respectable, extrait dans les manuels scolaires, excusez, pas un olibrius, mais il écrit Rassirez-fus ! et fôdre zignadire si bien que je dois lire plusieurs pages à voix haute pour les comprendre en contractant mon ventre qui pouffe et admire.
Lu tout dans l’ordre, sans mesurer sûrement comment ça modifie la suite. Je n’ai plus les volumes, un déménagement, d’autres priorités, mais les reprendre tous, oui, sur liseuse et plonger dans ce que j’ai saisi sans comprendre, lire autrement (je n’ai plus 20, 22, 24 ans, et j’ai moins peur des dettes faillites et créanciers finalement)."

 

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Christine Jeanney est l’auteur de plusieurs livres papiers -le plus récent est Une heure dans un supermarché- comme numériques. Elle est aussi présente sur le net, notamment avec ses Tentatives.

Parler aux femmes (extraits de la méthode Balzac)

tu vois, tu aurais pu leur dire bien des choses en somme

– Cessez, madame,  je ferai tout ce que vous voudrez. Je me jetterais à l’instant dans l’Indre, si je pouvais ainsi vous rendre à une vie heureuse. La seule chose que je ne puisse refaire est mon opinion, rien n’est plus fortement tissu en moi. Je vous donnerais ma vie, je ne puis vous donner ma conscience

à ces dames

– Mais parlons-en ! lui répondis-je avec une exaltation causée par une douleur surhumaine. Il s’agit de tout moi-même, de ma vie inconnue, d’un secret que vous devez connaître ; autrement je mourrais de désespoir ! Ne s’agit-il pas aussi de vous, qui, sans le savoir, avez été la Dame aux mains de laquelle reluit la couronne promise aux vainqueurs du tournoi.

des mots doux Lire la suite

BALZAC ? -Anne Savelli

Le Père Goriot, de Balzac

 

Lu au collège à 14 ou 15 ans.

Auparavant, raconter qu’entre 11 et 14 ans, il y eut d’autres livres importants, en particulier un recueil de dessins de Topor et un dictionnaire des injures que quelqu’un avait laissé à la maison.
Et à 10 ans, sans doute ce qui a le plus compté : un dossier du Nouvel Obs sur le mouvement punk (on était en 77), conservé des années.

Jusqu’ici, aucun roman ou presque dans ma liste.

En 4e, surgit le livre que j’ai sans doute le plus détesté durant mon adolescence (même si j’avais déjà bien descendu Le Roman de la momie de Théophile Gautier en 6e et Quo vadis ? en 5e, au grand étonnement des enseignantes) : Le Père Goriot. Une haine directe, franche, nette, absolue. Et encore, on nous l’avait fait acheter, en deux volumes, dans une version abrégée. Je me demande ce que j’aurais fait s’il avait fallu avaler l’intégrale ! En lisant la description de la salle à manger de la pension Vauquer, j’étais folle furieuse – car c’était bien sûr la longueur, la minutie des descriptions de Balzac que je ne supportais pas. Aucune originalité dans cette aversion partagée par tous les élèves de la classe, mais elle était si forte… De même intensité que celle que je ressentais pour ma prof de français. Un sentiment réciproque : depuis le début de l’année, nous nous méprisions ouvertement.

Puis, un soir, du nouveau. Il fallait avancer dans la lecture du Père Goriot (on en était au début du second tome, je crois), lire une quarantaine de pages pour le lendemain. Sans m’en rendre compte, je suis presque allée jusqu’au bout, comme ces livres qu’on dévore allongé sur son lit, Perec dixit. En cours, personne d’autre n’avait lu les fameuses quarante pages. Elle m’a regardé un peu autrement. Nos rapports se sont (très légèrement) améliorés.

Plus tard, à la fac, pour les enseignants de lettres modernes dont je suivais les cours Balzac c’était : Dieu. Heureusement, j’avais réglé mes comptes avec lui.

Par contre, celui que je me suis mis à haïr (c’est drôle ces fureurs quand même) : François-René de Chateaubriand, dont j’ai revendu Les Mémoires d’outre-tombe dès l’UV dans la poche. Pour réussir l’examen, j’avais retourné comme une chaussette tous mes arguments négatifs (impossible pour certains enseignants de la Sorbonne, à l’époque, de supporter les critiques concernant leurs auteurs favoris – il fallait rester à notre place, c’est-à-dire à genoux devant les textes, tant qu’on n’était pas en maîtrise. Ensuite, brusquement, il était bien vu de faire le contraire…).

Ce serait une bonne idée de les relire, peut-être, ces deux-là : certains de mes livres préférés, j’ai commencé par ne pas pouvoir les supporter.

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Ce texte a été piqué à Anne Savelli sur son blog Fenêtres open space et un petit retour sur ce texte (J – 4 : Père Goriot, le retour) a été déposé .

 

Anne Savelli est l’auteur de plusieurs livres, notamment le récent Franck (Stock, 2010) et Fenêtre open space (Le mot et le reste, 2007)