Balzac et l’Europe

« Il y a pour moi, mon chéri lplp., vingt-trois villes qui sont sacrées et que voici : Neuchâtel, Genève, Vienne, Pétersbourg, Dresde, Cannstadt, Carlsruhe, Strasbourg, Passy, Fontainebleau, Orléans, Bourges, Tours, Blois, Paris, Rotterdam, La Haye, Anvers, Bruxelles, Baden, Lyon, Toulon, Naples ».

(lettre à Mme Hanska)

Balzac a voyagé, un peu ; ce ne fut pas ce qu’on appelle un grand voyageur, mais il traversa tout de même l’Europe, une fois pour aller rejoindre Mme Hanska à Saint-Pétersbourg, une fois pour rejoindre Mme Hanska chez elle, en Ukraine (la Pologne à l’époque), à Wierzchownia. Cette Mme Hanska fit voyager Balzac ; ils se retrouvèrent à Genève, à Vienne, à Dresde. Un autre voyage, une mascarade plutôt, fut aussi dû à une femme, la comtesse de Guibodoni-Visconti, une anglaise mariée à un italien ; pour elle, il alla régler quelques affaires dans la botte, il partit avec une femme déguisée en homme, en page ; mais ce déguisement n’abusa personne, et la supercherie fit parler ; par ailleurs, la femme en question fut ravie qu’on la prenne pour George Sand.

Balzac a donc parcouru l’Europe et sa culture, en a mis un peu (relativement peu) dans ses romans. On retrouve les brumes romantiques de l’Allemagne dans L’Auberge rouge, on croise Dante en exil à Paris dans Les Proscrits, un Jésus Christ contemporain marchant sur l’eau entre l’île de Cadzant (aujourd’hui disparue) et la côte des Flandres dans Jésus Christ en Flandres, on philosophe avec le suédois Swedenborg dans Louis Lambert, on cite Lord Byron ou Goethe dans Modeste Mignon (« Ne m’avez-vous pas dit de Byron et de Goethe qu’ils étaient deux colosses d’égoïsme et de poésie? ») on déguste des glaces italiennes dans Massimilia Doni, on imagine la Norvège à partir du déjà imaginaire (voir mythique) Séraphîta, et caetera…, et caetera….

Balzac écrivit une lettre à Mme Hanska, sa polonaise, sujette russe, habitant dans ce qui est aujourd’hui l’Ukraine, une lettre donc où « Il y a pour moi, mon chéri lplp., vingt-trois villes qui sont sacrées et que voici : Neuchâtel, Genève, Vienne, Pétersbourg, Dresde, Cannstadt, Carlsruhe, Strasbourg, Passy, Fontainebleau, Orléans, Bourges, Tours, Blois, Paris, Rotterdam, La Haye, Anvers, Bruxelles, Baden, Lyon, Toulon, Naples ».

Liste hétéroclite, des plus grandes cités d’Europe aux petites villes de province, où Passy côtoie Pétersbourg, où Toulon côtoie Naples. On remarquera un centre, le Bassin parisien de l’île de France où il habite et de sa Touraine natale ; on relèvera une direction vers le Nord-Est, l’Allemagne, la Russie, les Pays-Bas ; on notera une timide direction vers le Sud et l’Italie, quelques passage par la Suisse.

Liste hétéroclite où Neuchâtel est « un lys blanc », Genève « une ardeur de rêve », Pétersbourg « le salon bleu de la Neva », Dresde « la misère dans le bonheur », Strasbourg « l’amour savant », Orléans Tours, Bourges et Blois « sont des concertos », Paris, Rotterdam, La Haye, Anvers « sont des fleurs d’automne » etc…

Liste hétéroclite de villes vues. Parce que Balzac a aussi écrit sur ce qu’il n’a pas forcément vu. Ses romans sont pleins d’images, de visions, de clichés sur les peuples d’Europe et de plus loin.

Balzac et l’Académie Française

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En 1839 et 1844 paraissent ces deux Caricatures. Intitulées Grande course au clocher académique, elles représentent un certain nombre d’écrivains de ces années-là se présentant devant la porte (close) de l’Académie Française. Sur la première image, on reconnait de droite à gauche Honoré de Balzac (avec cette fameuse canne à pommeau d’or et incrustée de turquoises qui fit tant parler de lui) soutenu par des femmes de quarante ans (en référence à son roman La femme de trente ans, sur la seconde image, la légende est légèrement modifiée : les femmes-cariatides avaient "trente ans il y a dix ans").

Puis Alexandre Dumas (père), entouré de chimères, qui commence à repartir comme s’il avait déjà compris qu’il n’entrerait jamais dans cette Académie. Puis Victor Hugo, en bonne place avec Notre-Dame de Paris sur la tête, puis  Alfred de Vigny, impatient, devant la porte.

Sur la seconde image , Victor Hugo est effacé (puisqu’élu en 1841 à l’Académie) et remplacé par Eugène Sue. Mais on retrouve Dumas, Balzac et de Vigny (toujours impatient, il regarde par la serrure). Comme Victor Hugo, A. de Vigny entrera (en 1846), mais pas assez vite à son goût sûrement, et fera un petit scandale avec son discours d’entrée.

A l’inverse, ni Dumas, ni Sue, ni Balzac n’entreront à l’Académie qui à l’époque privilégie les poètes et les tragédiens au dépend des romanciers par encore pris au sérieux.

A noter aussi que Balzac s’éfface 2 fois, au profit de Victor Hugo et d’Alfred de Vigny. Un peu plus tard, en 1849, Balzac se présente encore mais n’obtient que 2 voix (dont celle de Victor Hugo), ce qui est bien sûr plus qu’insuffisant pour entrer dans cette Académie qu’il convoitait pourtant depuis le milieu des années 1830.

Balzac et l’art abstrait

En s’approchant, ils aperçurent dans un coin de la toile le bout d’un pied nu qui sortait de ce chaos de couleurs, de tons, de nuances indécises, espèce de brouillard sans forme ; mais un pied délicieux, un pied vivant ! Ils restèrent pétrifiés d’admiration devant ce fragment échappé à une incroyable, à une lente et progressive destruction. Ce pied apparaissait là comme le torse de quelque Vénus en marbre de Paros qui surgirait parmi les décombres d’une ville incendiée.

- Il y a une femme là-dessous, s’écria Porbus en faisant remarquer à Poussin les diverses superpositions de couleurs dont le vieux peintre avait successivement chargé toutes les parties de cette figure en voulant la perfectionner.

(Honoré de Balzac dans Le Chef d’œuvre inconnu)


Balzac s’intéresse aux différents arts dans plusieurs de ses romans. On retrouve la musique dans Gambara ou Massimilia Doni, la Sculpture dans Le Cousin Pons, et la peinture notamment dans Le Chef d’œuvre inconnu.  Cette nouvelle, qui est presque un traité d’art, raconte l’histoire d’un peintre, Frenhofer, qui est persuadé de faire un chef d’œuvre, mais on n’aperçoit sur la toile qu’une petite partie d’un pied magnifique perdu dans une débauche de couleurs. La déception qui se lit sur leurs visages pousse le maître au désespoir. Frenhofer détruit son tableau et se suicide.

Balzac, souvent considéré comme visionnaire, semble déjà évoquer l’abstraction. Il parle aussi de la couleur qui était déjà une préoccupation des artistes de l’époque moderne et qui est toujours une des préoccupations principales des artistes contemporains.

Balzac et Daumier

12060877_Honore De Balzac with a Cane  Probably Drawn for the BookHonoré de Balzac et Honoré Daumier sont (à 10 ans près : le premier naît en 1799, le second en 1808) de la même génération. Ils se sont rencontrés vers 1830 en collaborant aux mêmes journaux-artistes (La Silhouette par exemple). S’ils ne sont pas du même bord politique (Balzac est légitimiste, Daumier républicain) et qu’ils ne développent pas particulièrement de grande amitié, ils s’apprécient réciproquement. Balzac sollicitera Daumier pour un petit livre la Physiologie du rentier et pour quelques bois gravés insérés dans la Comédie Humaine publiée en 17 volumes par Furne dans les années 1840, parmi lesquels un célèbre Père Goriot aphasique. Honoré Daumier est présumé être l’auteur de l’illustration ci-contre qui représenterait Balzac armé de sa légendaire canne.

A voir sur ce thème :

Balzac-Daumier, comédies humaines, catalogue de l’exposition, Conseil Général d’Indre-et-Loire, 2008